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Gay PrideÀ la "contre-Pride" de Paris, l'antiracisme et l'anticapitalisme s'affichent à part

Par Elodie Hervé le 20/06/2021
pride paris

Pour la première fois à Paris, une Marche des Fiertés "radicale et anticapitaliste" s'est organisée ce 20 juin à l'occasion de la journée mondiale 2021 des refugié·es. TÊTU s'est rendu à la manifestation.  

"Moins de Marlène, plus de latex", "Nous venons de partout", ou "Fière et étrangère". Ce dimanche 20 juin s'est élancée, depuis la place de l'Opéra vers celle du Châtelet à Paris, une foule dense pour la première "Marche des Fiertés radicale et anticapitaliste". Cette "contre-pride" était organisée par un rassemblement de collectifs et d'associations comprenant notamment le BAAM (Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrants), l'association réunionnaise Requeer ou encore Saint-Denis Ville au cœur, qui avait déjà organisé en 2019 la première marche des Fiertés de banlieue.

Dans le cortège, TÊTU a rencontré Perséphone, 21 ans. Elle se rend dans les Prides depuis plusieurs années mais cette année, c'était important pour elle de venir à cette Marche d'un genre nouveau. "C'était important d'être dans un endroit avec des personnes qui me ressemblent et où je peux me sentir libre d'être moi-même. Cette Pride vient des femmes trans racisées et aujourd'hui, même au sein de la communauté LGBT, on est victime de racisme."

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"Montrer que j'existe"

La Marche, qui se revendique radicale, anticapitaliste et antiraciste, a choisi de défiler le 20 juin, journée mondiale des réfugié·es, pour rappeler l’importance de défendre toutes les personnes queers, y compris les migrant·es. "La liberté de circulation et d’installation ainsi que le droit à une vie digne sont des conditions nécessaires à l’émancipation de toutes les personnes LGBT+", souligne son communiqué.

"En temps que personne noire, je ne suis pas représentée dans l'Inter-LGBT [organisatrice de la Pride traditionnelle de Paris, cette année le 26 juin, ndlr], estime Marie, 20 ans. C'est pour cela que je boycotte leur Pride. Défiler avec LREM et les flics, c'est non. Ces flics qui peuvent me tuer parce que je suis noir•e. C'est juste pas safe de défiler avec l'Inter-LGBT, qui n'a pas de position sur l'anti-racisme", accuse-t-elle. Sa première Pride, iel l'a faite à l'âge de 16 ans. Mais depuis, iel raconte avoir été confronté•e au racisme, avoir suivi les manifestations autour d'Adama Traoré et ne plus réussir désormais à défiler avec l'Inter-LGBT : "J'ai peur de défiler avec des policiers et des personnes non safe".

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Robert, 32 ans, est quant à lui venu pour rappeler que beaucoup de LGBTQI+ sont aussi sans papiers en France et qu'il est de plus en plus difficile d'obtenir le statut de réfugié, même pour les personnes qui risquent la mort si iels retournent dans leur pays. "Je suis fier d'être LGBTQI+ et aujourd'hui, je suis là pour défendre nos droits et montrer que j'existe.

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Pour permettre à toutes et tous de venir marcher et défendre ses droits, la Pride radicale a prévu un espace sans musique, des prêts de matériel pour aider à la mobilité mais aussi des "emotional support", pour celleux qui s’y rendent en solitaire. Et afin de faciliter son accessibilité, les revendications ont en outre été interprétées en plusieurs langues dont l’espagnol, le persan, l’arabe ou encore le peuhl et la langue des signes.

Contre le pinkwashing

"C'était important pour moi de venir parce que pour la première fois, je me sens légitime", témoigne Elea, 21 ans. Elle a fait son coming out trans en octobre. Pour elle comme pour beaucoup de personnes présentes dans les rues de Paris ce dimanche, cette marche était attendue avec impatience. D'abord parce qu'elle ne se sent "pas représentée" par la Marche traditionnelle, mais aussi parce que "le pinkwashing, ce n'est plus possible."

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Les entreprises sont en effet dans le viseur de nombreux.ses participant.e.s. Notamment celles qui, depuis plusieurs années, participent à financer la Marche des Fiertés de l’Inter. "À la base, la Pride était une émeute, aujourd’hui c’est devenu une immense parade de pinkwashing", estime Anna, 42 ans. "Moi j'ai arrêté de parler de Pride, raconte Tom, un participant de 32 ans. Je parle plutôt de commémorations de Stonewall, comme ça on n'oublie pas que c'est une marche politique". Les émeutes de Stonewall, à New-York en juin 1969, ont été le point de départ des prides et du "mois des fiertés", qui s’impose petit à petit dans l’agenda général à grand renfort de communication de la part des assos, des médias, et des marques. Un sujet qui clive au sein de la communauté LGBTQI+.

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Contre l'homonationalisme

En marchant ce 20 juin, les participantes et les organisateurrices de la Pride radicale ont souhaité rappeler qu’être LGBT+ était encore un combat en 2021. La PMA pour toutes n’est toujours pas adoptée et dans le projet de loi, les personnes trans sont exclues. "La représentativité ne constitue qu’une victoire de surface lorsqu’elle est dépossédée des revendications politiques spécifiques", argue la Pride radicale.

Et d'ajouter : "Nous marchons aujourd’hui contre toute forme d’homonationalisme, ce n’est pas possible de dénoncer une exclusion d’un côté et de reproduire un schéma de domination sur d’autres groupes de l’autre." Pour rappel, l'homonationalisme est un concept qui désigne à l'origine les personnes LGBT+ adhérant aux idées d'extrême droite, mais aussi plus largement celles qui reproduisent des schémas de domination racistes, validistes, transphobes ou misogynes. 

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"Maintenir cette marche en plus de celle de l'Inter-LGBT+, avec des revendications politiques, c’est aussi une façon de dénoncer la récupération politique", expliquent encore les organisateurs, estimant que voir des personnalités politiques de tout bord marcher aux côtés des personnes LGBTQI+ "dépolitise nos luttes".

Des assos pointées du doigt

Mais l'Inter-LGBT n'est pas la seule association LGBTQI+ montrée du doigt par les organisateurs et les participants. "Nous dénonçons, entre autres, la présence de Personn’Ailes, association LGBT+ d’Air France. Cette entreprise est rémunérée par l’État pour expulser les migrant·es, y compris les personnes LGBT+ victimes de persécutions et qui craignent pour leur vie s’iels retournent dans leur pays. Nous dénonçons aussi la présence de FLAG, association de policiers LGBT+ qui ne s’est d’ailleurs toujours pas positionnée sur les violences policières à l'encontre des personnes racisées, ou sur le harcèlement des policiers à l’encontre des TDS [travailleur-ses du sexe, ndlr] ou des migrant·es." L'association de policiers LGBTQI+ a néanmoins annoncé qu'elle ne participerait pas cette année à la Marche des Fiertés du 26 juin, FLAG considérant que le cortège passe "par des quartiers où les policiers ne sont pas toujours les bienvenus".

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Elea ne défilera pas samedi prochain. "Ce n'est pas pour moi. Par exemple, certaines entreprises se revendiquent comme LGBT+ alors qu'elles entravent nos droits. Défiler avec elleux, ce n'est pas possible." Entre deux slogans, elle raconte pour preuve son épopée avec PayPal, qui refuse son changement de prénom et de civilité même après un jugement du tribunal administratif. En 2019, l'entreprise avait pourtant communiqué sur son partenariat à la Marche des Fiertés via l'association LGBTech, qui rassemble les personnes LGBT+ travaillant dans l'industrie technologique.  

La guerre des prides

Contactée, l’Inter-LGBT+ dit ne pas vouloir commenter cette initiative. Preuve néanmoins que les problématiques soulevées par la "contre-Pride" la traversent aussi, elle a décidé cette année que la Marche des Fiertés du 26 juin partira pour la première fois de banlieue (Pantin). En outre, selon les informations de TÊTU, l'un des mots d'ordre envisagés s'opposait également à "l'homonationalisme". Des signaux qui tendent à montrer que la Marche des Fiertés de Paris tire des leçons de la situation. "On comptera à la fin", entend-on siffler des deux côtés. Mais dans cette guerre ouverte des prides, faut-il vraiment un vainqueur ? 

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Crédit photo : DR