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musiqueOn a parlé de Lil Nas X, de VIH et d'activisme avec Mykki Blanco

L’artiste non-binaire est de retour avec un nouvel album... mais pas que ! Iel revient avec TÊTU sur quelques-uns de ses grands sujets : identités queer, racisme et VIH. Conformément à l’identité non-binaire de l’artiste interviewé·e, cet article utilise l’écriture égalitaire. Au début des années 2010, bien avant notre cher Lil Nas X, Mykki Blanco…

L’artiste non-binaire est de retour avec un nouvel album... mais pas que ! Iel revient avec TÊTU sur quelques-uns de ses grands sujets : identités queer, racisme et VIH.

Conformément à l’identité non-binaire de l’artiste interviewé·e, cet article utilise l’écriture égalitaire.

Au début des années 2010, bien avant notre cher Lil Nas X, Mykki Blanco a posé les premières pierres d’un hip hop queer sur le bitume. Lae poète·sse et rappeur·se a à la fois expérimenté avec différentes sonorités —et expressions de genre — et pris la parole contre le racisme, les LGBTQIphobies et la sérophobie, vivant iel-même avec le VIH. Dix ans après avoir débarqué dans nos vies avec sa fougue et sa sensibilité si particulières, et après le ralentissement généralisé du monde pour cause de Covid-19, Mykki a beaucoup de nouveaux sons à nous faire écouter. Son mini-album Broken Hearts & Beauty Sleep, entre autres, mais pas seulement. Et iel toujours autant à dire sur notre société. Pendant un de ses réguliers passages à Paris, nous avons pu en discuter avec ellui...

Mykki Blanco,vih,lil nas x


TÊTU : Ton nouvel album Broken Hearts & Beauty Sleep est sorti mi-juin sur les plateformes de streaming et sortira ce mois de novembre en physique. Comment te sens-tu ?
Mykki Blanco : Très bien, car j’ai travaillé dur sur cette musique ! En 2018, puis en 2019… Broken Hearts & Beauty Sleep était censé sortir en 2020, donc j’ai dû attendre. Mais finalement, la pandémie aura eu un bénéfice collatéral car j’ai eu plus de temps pour éditer, perfectionner l’ensemble de ce mini-album. Cette musique est très importante pour moi, car elle marque un tournant dans ma démarche de création, et j’espère qu’elle sera vue comme une évolution, car j’ai bien la sensation d’avoir grandi musicalement pendant ce processus.

Qu’as-tu changé pour cette nouvelle création ?
J’ai appris à développer une pratique plus approfondie du studio d’enregistrement, car je n’ai plus envie de sampler. Je l’ai beaucoup fait à mes débuts, avec des sons techno, industriels, électro et c’était vraiment excitant, d’expérimenter en permanence. Mais en travaillant sur l’album Mykki, en 2016, j’ai été amené·e à travailler avec Woodkid, dont la musique est très orchestrale, avec énormément d’instruments joués en live. Ça a été mon premier contact avec cette manière-là de faire de la musique et ça m’a montré ce que mes sons pourraient être… C’est ce qui m’a donné envie de voir ce que ma musique donnerait si elle était enregistrée de bout en bout. Au final, je ressens tout ça comme une progression naturelle de la vingtaine à la trentaine : gagner en maturité et perfectionner mon art.

« Ce mini-album, ces 9 chansons qui sont sur la même fréquence, n’est qu’une petite partie de toute la musique que j’ai créée ces dernières années »

Mykki Blanco

Comment le public a-t-il réagi à ces nouvelles sonorités ?
J’ai eu pas mal de retours sur mon évolution sonore, comme quoi ma musique serait vraiment différente de mes débuts… mais pas non plus de gens qui regrettent mon son queer hip hop du début des années 2010. Donc c’est très agréable. Surtout que ce mini-album, ces 9 chansons qui sont sur la même fréquence, n’est qu’une petite partie de toute la musique que j’ai créée ces dernières années.

Tu peux nous en dire plus ?
Oui. J’ai un autre album de 13 chansons qui est prêt. Mais il faudra attendre 2022 !

Ah oui, tu n’as pas chômé…
Eh non. Et puis, ce n’est même pas un comeback, parce que je ne suis jamais parti ! Mais je trouve ça assez amusant de penser à ces sorties d’albums, très proches, comme à une éjaculation : toute cette musique était en moi depuis longtemps, c’est juste que je ne savais pas comment l’articuler avant.

Le fil conducteur de Broken Hearts & Beauty Sleep, c’est l’amour. Mais comme tu es inspiré par le punk et les Riot Grrrls, tu n’as pas pu t’empêcher de glisser un hymne féministe vénère sur ton mini-album, Patriarchy Ain't The End of Me !
Que je le veuille ou non, ces influences sont une grande part de qui je suis, donc ça doit sortir à un moment ou un autre. Mais quand je pense à Patriarchy Ain't The End of Me, il n’y a pas que ces références-là qui me viennent à l’esprit. Depuis l’enfance, j’adore le théâtre et les comédies musicales, et j’avais envie de mettre de cette énergie dans un son rap. En écrivant, avec cette idée-là plus que celle d’un hymne féministe en tête, j’ai repensé à Hair et aux musicals très politiques des années 60 et 70. En me demandant quel slogan de manif je pourrais bien chanter de la sorte, c’est « patriarchy ain't the end of me, you all motherfuckers better bend to me » qui m’est venu. Dans ma musique et mes vidéos, c’est ce que j’ai toujours cherché à faire, mélanger des genres qu’on ne pouvait pas penser aller ensemble !

«  J’ai la sensation d’être mieux compris·e en Europe, que mon travail y est plus apprécié »

Mykki Blanco

Ça fait plus de 5 ans que tu habites en Europe. Pourquoi donc ?
J’ai commencé à vivre en Europe par intermittence entre 2014 et 2016, puis je me suis mis en couple. Mon ex était portugais, donc j’ai vécu à Lisbonne pendant 4 ans. Et puis, bien que ma fanbase ait grandi au fil des ans aux États-Unis, j’ai la sensation d’être mieux compris·e en Europe, que mon travail y est plus apprécié. Je sais qu’il y a ce cliché pour certain·e·s artistes, d’avoir réussi en Europe sans percer aux US, mais personnellement, je préfère être là où on m’aime le plus ! (rire)

Mykki Blanco,vih,lil nas x

Tu n’exagères pas un peu quant à ta popularité aux États-Unis ?
Je me rends bien compte que j’y suis apprécié·e aussi, j’y ai fait des concerts à guichets fermés. Et je sais qu’on m’y voit aussi comme une sorte de pionnier·e, qui s’est mouillé·e sur des sujets assez tabous, alors qu’il y avait tellement plus d’homophobie et de transphobie dans l’air… et c’est assez agréable, parce que généralement, ce genre de réalisation sur les artistes arrive sur le tard, quand iels ne font plus de musique.

« Oui, il y a des zones très conservatrices aux États-Unis, mais comme c’est un pays immense, j’ai l’impression que selon les endroits, quant aux sujets LGBTQI, c’est moins hardcore qu’en France »

Mykki Blanco

Comment vis tu en tant que personne noire, gay et non-binaire en Europe ?
Sur ce plan, clairement, je me sens plus libre aux USA. Plus je passe de temps en France, plus je réalise combien ce pays est extrêmement conservateur. Oui, il y a des zones très conservatrices aux États-Unis, mais comme c’est un pays immense, j’ai l’impression que selon les endroits, quant aux sujets LGBTQI, c’est moins hardcore qu’en France. Le racisme, par contre… c’est autre chose.

Tu sais qu’en France, on a tendance à dire que le racisme est pire aux États-Unis ?

Oui, je me rends bien compte que parce qu’aux USA, c’est si violent pour les personnes noires, qu’en Europe, il y a vraiment deux poids deux mesures quant aux noir·e·s. J’ai eu l’occasion de constater par moi-même qu’en tant que noir·e américain·e, je suis beaucoup mieux traité·e que mes ami·e·s noir·e·s d’Europe. C’est hyper problématique et stupide, car nous sommes tous·tes noir·e·s, mais j’ai l’impression que les sociétés européennes ont tendance à voir les personnes originaires d’Afrique comme des pique-assiettes qui viendraient “profiter” tandis que les noir·e·s américain·e·s mériteraient d’être là, au moins en tant que touristes. C’est vraiment insidieux. Mais le pays européen où j’ai vécu le racisme le plus frontal, c’était en Autriche, sans surprise.

As-tu l’impression que la fluidité de genre est mieux comprise en 2021, avec toute la visibilité trans et non-binaire gagnée grâce aux réseaux sociaux ?
Oui et non. Je pense qu’il est vraiment question de générations, et qu’avec les plus anciennes, parfois, tu peux être aussi patient·e et pédagogue que possible que ça ne changera rien au final. Pour obtenir un vrai changement de société, il faut quelque part attendre que ces vieux réacs-là meurent. C’est assez malheureux de réaliser que pour certain·e·s, ouvrir son esprit et son cœur à l’humanité des autres serait une forme d’attaque à leur hétéronormativité. Genre, pourquoi défendre les définitions de femme, d’homme et l’hétérosexualité si férocement ? Vous avez toujours existé et été dominant·e·s ! Pour les personnes qui sont à ce point ignorantes de leurs privilèges, à moins que quelque chose ne vienne leur enlever leurs œillères dans leur vie privée, on ne peut plus rien. 

Mykki Blanco,vih,lil nas x

Tu as collaboré avec Woodkid, comme tu le rappelais tout à l’heure. As-tu eu l’occasion de découvrir d’autres artistes queer en France ?
Kiddy Smile, oui, c’est mon ami, et on a déjà travaillé ensemble. Et j’adorerais découvrir d’autres artistes queer, bien sûr !

Sur ce mini-album, tu as enregistré pas mal de duos, notamment avec les chanteurs britannique et portugais Blood Orange et Bruno Ribeiro. On t’entendra avec un·e artiste français·e un jour ?
Carrément ! Dans ma carrière, j’ai beaucoup bossé, fait énormément de tournées pour pouvoir continuer de faire de la musique, investi beaucoup d’énergie… et à la fois, il y a des occasions qui se présentent, tout simplement. Plus jeune, je n’aurais jamais imaginé travailler avec Madonna ou Kanye, mais c’est arrivé de manière organique et je trouve ça très intéressant lorsque ça se fait ainsi.

La dernière chanson de l’album, That's Folks, est aussi un duo. Avec Big Freedia. Une puissante conclusion queer à Broken Hearts & Beauty Sleep, donc. On ne va pas se mentir, on a bien envie d’un featuring avec Lil Nas X un jour !
Et pourquoi pas ! C’est une des plus grandes pop stars de la planète actuellement !

Comment vis-tu son succès ?
J’ai presque l’impression qu’on vit un moment à la Martin Luther King avec Lil Nas X en ce moment. On a toujours rêvé de voir un artiste noir, dark skin, et queer avec une telle popularité. Et il a quoi… 21 ans ? Il va être connu pendant longtemps ! C’est merveilleux de le voir évoluer et très excitant de voir ce qu’il va faire ensuite.

Tu as parlé de ta vie avec le VIH dès 2015, révélant que tu avais appris ta séropositivité en 2011. As-tu l’impression que la situation se soit améliorée sur ce point ces 10 dernières années ?
Malheureusement, non. Pour moi, le VIH est LE sujet sur lequel le monde a stagné en stupidité. J’ai toujours la sensation que les personnes séropositives de tous genres et de toutes sexualités sont toujours stigmatisées, et si je n’avais pas cette plateforme, je n’ose pas imaginer ce que ce serait d’avoir à révéler mon statut sérologique en permanence à de nouveaux partenaires. La sérophobie est encore très ancrée et ça me chagrine particulièrement dans ce monde post-covid : les gens devraient être plus doux, plus compréhensifs et moins discriminants envers les séropos.

On se serait bien passé·e·s des récentes déclarations homophobes et sérophobes du rappeur DaBaby, par exemple…
Oui, définitivement.

Depuis ton propre coming out séropositif, d’autres personnalités queer comme Conchita Wurst, Jonathan Van Ness et Billy Porter en ont fait aussi. Cette représentation ne fait-elle pas tout de même avancer un peu les mentalités quant au VIH ?
En vrai, je pense que ces annonces existent un jour ou deux, puis sont oubliées. 

Mykki Blanco,vih,lil nas x

Pourquoi penses-tu que la sérophobie persiste à ce point malgré toutes les données scientifiques positives disponibles aujourd’hui ?
Il n’y a pas de discours continu sur le VIH, et c’est la faute des autorités de santé publique, qui ne s’investissent pas dans des campagnes à grande échelle qui pourraient réellement changer la vie de bien des gens. Les autorités de santé continuent de viser exclusivement les communautés marginalisées dans leur communication et du coup, le VIH est traité comme de l’histoire plutôt que comme quelque chose qui existe toujours. J’applaudis les gens comme Conchita ou Billy Porter, mais ce n’est pas leur responsabilité de faire changer l’opinion publique sur le VIH. Les témoignages aident, beaucoup. Mais pour la majorité du grand public qui n’est pas informé sur ces questions, la réaction se limite à “cette personne a l’air en bonne santé, OK” puis passer à autre chose.

Comment expliques-tu que le message indétectable = intransmissible peinte à devenir mainstream ?
C’est délibéré. Treize ans après la découverte du TasP (traitement comme prévention, ndlr), et les gens ne veulent toujours pas se mettre à jour ? C’est délibéré de leur part de s’accrocher ainsi à leurs idées reçues, à ce stade je ne vois pas d’autre explication.

Qu’as-tu envie de dire à de jeunes artistes queer qui, comme toi, sont à l’intersection de plusieurs formes d’oppressions et ont du mal à créer, être vu·e·s ?
On ne devrait pas avoir à travailler plus que les autres pour le même résultat, mais c’est hélas dans ce monde-là que nous vivons, et on ne peut pas tout résoudre avec une cagnotte en ligne. Il est vital de réaliser combien on devient puissant·e lorsque l’on ne compte sur personne. C’est un chemin ardu, je le sais, et je ne dis pas qu’il ne faut pas demander de l’aide quand on en a besoin —je l’ai fait maintes fois. Mais pour moi, c’est l’ambition et la persévérance qui sont la clef. Je sais que ça va sonner cucul, mais : n’ayez pas peur de rêver. Car quand vous avez peur de rêver, votre univers devient petit, et j’ai l’impression que si je ne m’étais pas autorisé à le faire, je n’aurais pas pu faire tout ce que j’ai fait jusqu’ici.

Par Olga Volfson le 01/10/2021