livresNotre sélection de romans d'horreur pour Halloween

Par Tessa Lanney le 17/10/2025
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Les histoires de vampires, de nécromanciennes, de chasseuses de monstres et de tueurs cannibales nous font frissonner de plaisir. Cette année pour Halloween, traversée de l'effroi par des livres queers d'hier et d'aujourd'hui.

Grisaille, humidité lourdingue et ambiances crépusculaires ne sauraient mentir : nous sommes en plein dans ce que les Anglo-saxons appellent la spooky season, ou la saison du frisson. Cet automne, on vous invite à frémir avec une sélection de romans queers d’horreur à dévorer sous la couette. Des vampires saphiques du XIXᵉ siècle aux héroïnes trans en pleine apocalypse, du gothique victorien au body horror contemporain, chacun de ces livres explore le désir, le genre et la marginalité sous un angle horrifique. Pas de frontière entre plaisir et peur : certaines romances saphiques ou gays se mêlent à l’angoisse, tandis que les récits décoloniaux ou dystopiques transforment le monstrueux en outil de critique sociale. Préparez-vous à tressaillir, à réfléchir, et surtout à voir la peur sous un angle radicalement queer.

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Romances saphiques et féminités hantées

Avant Dracula, il y eut Carmilla, et avant le vampire hétéro, il y eut le désir entre femmes. Le Fanu signe ici un conte gothique où la jeune aristocrate Carmilla séduit et vampirise la candide Laura. Sous prétexte de surnaturel, c’est bien d’homosexualité féminine dont il s’agit : désir, caresses et baisers interdits… L’écriture, toute en suggestions, fait du sang une métaphore du plaisir et de la honte. Camilla est le premier grand texte lesbien de la littérature horrifique, et sans doute aussi le plus sensuel.

Londres, XIXe siècle : Margaret, jeune bourgeoise dépressive, visite une prison pour femmes et tombe sous le charme de Selina, une détenue pourvue de pouvoirs de medium… Sarah Waters, autrice lesbienne revendiquée, transforme ici les chaînes de la prison en métaphore du carcan patriarcal. Affinités n’est pas qu’un roman gothique victorien, c’est une œuvre sur la hantise du corps désirant et sur la peur d’aimer hors de la norme, hanté par le désir féminin refoulé et la culpabilité religieuse.

Quand le gothique devient polar. Deux femmes issues de milieux opposés — une voleuse des bas-fonds et une héritière recluse — se séduisent, se trahissent, s’aiment. Sarah Waters revisite les codes du roman victorien en y injectant une passion lesbienne explicite, cette fois-ci sans fard ni culpabilité. Derrière les faux-semblants et les corsets, elle propose une réflexion sur le pouvoir, la classe et l’autonomie féminine. Un chef-d’œuvre queer et sensuel, probablement le titre le plus connu de l'écrivaine, à la croisée d'une satire à la Dickens et d'un thriller psychologique à la Patricia Highsmith.

Trois adolescentes se retrouvent coincées dans un pensionnat frappé par une mystérieuse infection. Sous l’effet de celle-ci, leurs corps mutent, leurs désirs aussi. Rory Power transforme le virus en métaphore de la puberté, mais aussi de la montée du désir lesbien, du corps qui se réinvente. Sous ses airs de thriller pour ados, le huis-clos Wilder Girls explore le passage à l’âge adulte comme une métamorphose queer et monstrueuse. L’enfermement devient alors révélation.

Tamsyn Muir sort des sentiers battus de l’épouvante et nous emmène dans un univers gothique spatial où des nécromanciennes intergalactiques s’aiment et se défient à l’épée. Gideon la Neuvième, premier tome d’une trilogie lesbienne, mêle science-fiction, fantasy et nécrophilie sentimentale. Tamsyn Muir, autrice néo-zélandaise queer, bouscule les codes de la virilité guerrière avec une gouine en armure, sarcastique et lubrique. Entre squelettes et jeux de séduction, elle compose une histoire d’amour sur fond d'épopée à la fois morbide et hilarante.

Romances gays et extases monstrueuses

Clive Barker, auteur gay assumé, a refondé l’horreur contemporaine. Ses Livres de sang sont des fresques gores, sexuelles et mystiques. Le désir y est monstrueux, les monstres désirants. L’angoisse catholique du corps, la punition du plaisir, tout est retourné contre l’ordre moral. Le queer y est une puissance de transgression et de beauté, une esthétique de la déviance érigée en art.

À l’origine du film culte, ce court roman de Clive Barker est une liturgie du sadomasochisme. Une boîte intrigante, des démons qui en sortent, des plaisirs interdits… Barker brouille les frontières entre douleur et extase, genre et chair. Les Cénobites, figures androgynes, cuirées, et cloutées, incarnent une transcendance queer : le corps comme lieu de passage, de jouissance, de damnation. L’enfer devient le lieu de toutes les voluptés, de l'extase du vice.

Âmes perdues est le premier roman culte de Poppy Z. Brite, une référence qui met en scène des vampires bisexuels sur fond de rock et de poésie gothique. Le sang et le sexe s’y mêlent dans une transe romantique et désespérée. Ce livre est la bible des adolescents queer des années 90, une célébration du mal-être et de la beauté du marginal. Chez Brite, le monstre n’est jamais l’autre, il est soi.

Des tueurs en série gays à la Nouvelle-Orléans, des scènes de sexe cannibales, une sensualité morbide… Voilà la promesse de Poppy Z.Brite, icône trans et queer, qui écrit la violence comme un acte d’amour. L’homosexualité y est frontale, charnelle, sans justification morale. Le Corps exquis renverse la honte et la transforme en fureur érotique. Ce roman est à la fois beau, poétique et dérangeant.

Il y a, dans ce roman, quelque chose d’un Stephen King à la française : une horreur qui ne jaillit pas des bois ou des monstres, mais des lotissements. Jean-Baptiste Del Amo scrute la France pavillonnaire avec la précision d’un entomologiste et la cruauté d’un poète. Sous les lampadaires blafards et les jardins calibrés, il filme l’ennui, la frustration, l’électricité sexuelle qui couve chez un groupe d’adolescents. Parmi eux, deux garçons s’attirent, s’observent en chien de faïence, s’effleurent. Une romance désarmante, trempée de honte, de désir et de non-dits. L’horreur naît ici de l’impossibilité d’aimer, de fuir, d’espérer. Tout semble figé, saturé de normalité, jusqu’à l’explosion. La Nuit ravagée transforme le banal en cauchemar et le désir en arme.

Récits décoloniaux et mutations identitaires

Non-binaire et figure de proue d'une littérature afro-queer, Rivers Solomon plonge dans un mythe bouleversant : celui des sirènes. Il revisite l'histoire de ces créatures légendaires, ici descendantes des femmes esclaves jetées à la mer. Ce roman, à la croisée de la fable et de la science-fiction, interroge la mémoire collective et l’identité queer comme héritage du trauma. Le corps aquatique devient métaphore de la fluidité de genre, de la survie et de la réinvention. Poétique, politique et déchirant, Les Abysses fait du monstre mythique un être libre.

Vern, une jeune femme noire enceinte, s’échappe d’une secte religieuse raciste et développe des mutations physiques. Horreur corporelle, critique du puritanisme et célébration du corps queerifié : Sorrowland fait éclater la frontière entre spiritualité et mutation. Solomon crée une figure queer monstrueuse, à la fois mère, rebelle et prophète. Une relecture afro-futuriste de Frankenstein qui fait de la différence un outil de transcendance des carcans.

Quatre hommes autochtones sont hantés par l’esprit d’une biche qu’ils ont massacrée. Derrière cette vengeance surnaturelle, l'auteur tisse une réflexion sur la virilité, la honte et l’identité. L’horreur devient ici sociale, raciale, teintée d'un point de vue postcolonial. Si le roman n’est pas explicitement queer, sa sensibilité en porte la marque : la vulnérabilité des hommes, le refus du modèle macho, l’amour comme planche de salut et moyen de rédemption.

Corps mutants, les outsiders se révoltent

Après une apocalypse virale, les hommes cis se transforment en monstres, tandis que les femmes trans doivent survivre dans un monde en ruines. C'est le point de départ du roman de Gretchen Felker-Martin, autrice trans, signe un récit cru, politique, organique. L’horreur y devient une parabole sur la transphobie, la rage et la solidarité communautaire. Entre viscères et vengeance, Chasse à l'homme est le roman le plus explicitement trans et radical de l’horreur contemporaine.

Carmen Machado, autrice bi, écrit ici l’un des recueils les plus poignants de la littérature contemporaine. Le corps féminin devient un territoire d'expression de pouvoir et où s'abattent les horreurs. L'autrice dépeint aussi bien l'impact des violences conjugales, le rapport à la sexualité, au lesbianisme et à la chair dans ce qu'elle a de plus crue : tout se tord, se déforme, se réinvente. L'une des nouvelles pastiche même New York, unité spéciale, où les femmes victimes de crimes sexuels deviennent des spectres. L’horreur, chez Machado, est un féminisme en plein effort et une revanche queer.

Jade, ado métisse et queer, vit dans une petite ville raciste et trouve refuge dans sa passion pour les films d’horreur. Quand un vrai massacre s'abat sur la ville, elle n'a d'autre choix que de devenir la propre héroïne de son histoire. Stephen Graham Jones, auteur autochtone, détourne les codes du slasher pour en faire un manifeste queer de l’autonomie : survivre passe par la remise en question des injonctions, la création de ses propres règles. Une lecture politique et sanglante sur la marginalité et la revanche culturelle.

Anarchiste, musicienne, autrice trans, Margaret Killjoy imagine une communauté libertaire hantée par un esprit vengeur sous la forme forme d'un cerf. Le roman, court et incisif, marie à merveille l'horreur surnaturelle et le manifeste politique. Les héros, nomades et queer, affrontent leurs propres fantômes : le poids du patriarcat, les violences policières, leurs liens à la hiérarchie. L’horreur en devient presque enviable puisqu'elle permet de décrire une utopie radicale. L'Agneau égorgera le lion est punk, mystique et simplement irrésistible.

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Crédit photo : montage couvertures

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