[Article à retrouver dans le magazine des 30 ans de têtu· cet été, ou sur abonnement] En l'an 2000, les lesbiennes de la rédaction de têtu· ont pris leur autonomie, le temps d'un supplément unique mais mythique.
"Le magazine des gays et des lesbiennes", s'est longtemps proclamé têtu·. Ce qui a donné lieu à une critique récurrente au cours de ses premières années d'existence : où sont ces dernières ? En couverture, on trouvait surtout des beaux mecs ou des stars (dont quelques lesbiennes, tout de même). Dans les pages, les goudous étaient largement remisées à une chronique en dernière page. Il faut dire qu'on était à une époque où il fallait se battre pour que la "Gay Pride" se renomme "Lesbian and Gay Pride", et où le sigle "LGBT" n'avait pas encore tout à fait cours. Mais à l'été 2000, c'est la révolution, le roi est renversé et les reines prennent le pouvoir : Têtu Madame arrive en kiosque.
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Il paraît comme un supplément gratuit au numéro 47, qui sort à la fin du mois de juin. Pour son lancement en grande pompe lors de la Pride de Paris, l'équipe a carrément prévu une diligence tractée par des chevaux et montée par une troupe de lesbiennes en tenue de cowgirl ! La rédactrice en chef, Axelle Le Dauphin, pavane devant les 200.000 personnes qui marchent en ce samedi ensoleillé.
Têtu Madame pour toutes
Têtu Madame existe pour les lesbiennes "mais aussi pour les autres", proclame-t-elle dans son édito, car "faut-il être obligatoirement gouine pour avoir envie d'une presse féminine un peu différente ?" L'alléchant sommaire propose une recette audacieuse avec tous les ingrédients classiques des féminins revisités à la sauce goudou et beaucoup de second degré, comme la rubrique "Tampax attaque". Tout le gratin de la gouinerie de l'époque s'y est donné rendez-vous : l'écrivaine et réalisatrice Virginie Despentes, la journaliste, historienne de l'art et militante Élisabeth Lebovici, la photographe Anna La Chocha…
L'aventure avait commencé quatre ans auparavant dans l'atmosphère enfumée et enragée du Pulp, haut lieu lesbien des Grands Boulevards, à Paris. À partir de la fin de 1996, Axelle Le Dauphin (connue alors comme DJ Tampax) s'occupe du journal du club, Housewive : "Un mini-magazine lesbien et campy qui livrait chaque mois une constellation de mots et d'images, de lieux communs, de citations et de potins qui dessinaient une communauté queer", se souvient Élisabeth Lebovici. Destiné à des fins principalement publicitaires, ce flyer politiquement incorrect attire l'attention d'Henri Morel, pilier de Fréquence Gaie (future Radio FG), qui invite cette bande de filles impossibles (qui arrivaient parfois encore ivres directement du Pulp) à participer à certaines émissions.
Les ondes ricochant, le travail d'Axelle Le Dauphin arrive ensuite aux oreilles de la rédaction de têtu·. Thomas Doustaly, alors aux manettes du journal, s'empresse de la rencontrer dans son environnement naturel, Le Pulp, et lui propose une chronique en fin de magazine. Celle qu'on surnomme rapidement "la fille de la dernière page" débute en décembre 1998 : son billet d'humeur fait fureur, tout en irrévérence et sans aucune limite. "J'avais la dent dure, donc ça faisait évidemment beaucoup rire", se souvient Axelle Le Dauphin. De fil en aiguille, la nouvelle recrue à peine trentenaire, qui aimait bien écrire mais ne pensait pas en vivre, se voit confier des sujets de fond, des reportages, des interviews…
Un têtu· et des tétons
Dites, les mecs, ça vous dit de me laisser faire un supplément lesbien ? Pierre Berger, le président et financier du journal, semble accepter l'idée… Axelle Le Dauphin se lance alors à cœur perdu dans l'aventure. "Tout le monde m'a dit : « Pour toi, on le fait ! » J'y suis allée en inventant un travail que je ne savais pas faire au départ." Elle fait presque tout toute seule, ça lui prend six mois. Axelle part à Palm Spring, en Californie, pour un reportage sur le plus gros festival lesbien au monde, foule les dancefloors où les filles venaient s'échouer, enquête dans les salles de bains des goudous, motive les annonceurs, remue tout son réseau et rassemble la crème de la crème des gouines du moment. À l'origine, le projet devait s'appeler Téton ; un nom proposé par la journaliste Paquita Paquin. Ce premier opus était une fenêtre ouverte sur des talents restés longtemps invisibles. "Personne ne parlait des artistes lesbiennes, mais dans Têtu Madame elles avaient quartier libre, on leur donnait la place qu'elles méritaient", se souvient l'historienne.
Dans son édito, Axelle, un peu fébrile, s'excusait presque : "Je ne me vois pas du tout parler au nom de la communauté. J'ai trop peur de me faire descendre. On n'est jamais trop sûr avec les filles." Mais le succès est au rendez-vous, un peu trop même… Les télés et les radios s'empressent d'inviter la rédactrice en chef. Elle perce sur le plateau de Nulle part ailleurs, la plus grosse émission d'info-divertissement de l'époque. Mais alors qu'un deuxième numéro était en préparation, la rédaction de l'époque met fin à l'aventure. "Ils m'ont dit d'aller proposer la formule à d'autres magazines, affirme Axelle. Je ne suis pas vraiment certaine de leurs raisons. Peut-être que je n'ai pas été très vigilante, j'avoue que j'ai pris un peu le melon à l'époque. Mais je pense qu'à un moment donné, ça a pris trop de place et que ça a fait peur à nos amis garçons." Elle continue alors de fournir sa chronique pendant deux ans avant de quitter la rédaction. Avec le temps, l'amertume de cette expérience éphémère s'est apaisée.
En 2004 le magazine lance Têtue, "la rubrique 100 % filles", quatre pages qui s'amenuisent au fil des ans. En juin 2007, à l'occasion d'une nouvelle formule, Têtu abandonne son sous-titre "des gays et des lesbiennes". Deux ans plus tard, la rubrique lesbienne disparaît, exilée sur le web. Mais rien n'est perdu ! 30 ans après la création du journal, 25 ans après Têtu Madame, une bande de lesbiennes résiste encore et toujours à l'envahisseur. La preuve dans les articles, et avec nos cover girls qui n'ont jamais été si nombreuses : Hoshi, Barbara Butch, Pomme, Aloïse Sauvage, Cara Delevingne… Et ce n'est pas fini !
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