À Paris avant une petite tournée, Adèle Haenel veut Voir clair avec Monique Wittig, grande figure du lesbianisme politique, dans un spectacle en forme de reprise de pouvoir face à une société excluante. Nous étions à la première.
Ce mercredi 8 octobre, il y a foule devant le théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Sur le trottoir, de nombreuses personnes affichent des pancartes pour indiquer qu'elles cherchent un billet pour le spectacle Voir clair avec Monique Wittig dans le cadre du Festival d'Automne. Peine perdue, la soirée affiche complet depuis un moment. C'est que la première mise en scène d'Adèle Haenel est attendue.
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À l'intérieur de la salle, le brouhaha extérieur s'estompe pour laisser place à une scénographie sobre, faite de tapis sur lesquels quelques spectateur·ices choisi·es par les artistes s'installent, de feuilles mortes, d'un (faux) petit feu de bois et d'une estrade. C'est dans ce cadre mystérieux qu'Adèle Haenel et la musicienne Caro Geryl, qui forment le duo DameChevaliers, "groupe de musique pop et révolutionnaire", attendent le public dans une pénombre qui tend à évoquer une réunion secrète dans la forêt. Une safe place face à un "monde fascisant", annonce d'emblée la comédienne.
Wittig, Lorde, Marx et les autres
Voir clair avec Monique Wittig n'est pas un spectacle classique avec interprètes, mais plutôt une sorte de conférence imaginée par une artiste bien décidée à expliquer pourquoi la féministe matérialiste Monique Wittig (1935-2003), précurseuse des études de genre et grande figure du lesbianisme politique radical, permet de mieux comprendre notre monde. Pile de feuilles à ses pieds afin de ne pas perdre le fil de son analyse, Adèle Haenel s'appuie sur les écrits de la philosophe, et notamment sur son texte phare, La Pensée straight, pour produire de la "pensée qui donne de la force".
"Système hétérosexuel construit", "biologisation de la domination", mythe de la binarité de genre, psychanalyse violente, capitalisme... En un peu plus d'une heure, Adèle Haenel déroule un propos chapitré autour de grands axes en adoptant, comme Monique Wittig, "un point de vue lesbien sur le monde". Tout en citant d'autres intellectuelles – Audre Lorde, Adrienne Rich, Sara Ahmed – et même Marx qu'elle adapte au système hétérosexuel : "Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toute époque, les pensées dominantes."
"Carrière hétéro assez courte"
Malgré la scénographie accueillante et quelques parties musicales, la démonstration a par moments la froideur d'un exposé. Le propos reste passionnant pour qui s'intéresse à ces enjeux ; si des réacs se sont trompés de salle, ils ont dû trouver le temps long sinon déclarer des crises d'urticaire en entendant des phrases comme "éliminer les hommes et les femmes en tant que classe" !
Mais c'est quand Adèle Haenel évoque, avec humour ou émotion, sa propre histoire pour la relier aux écrits de Monique Wittig, que l'aventure emporte. La comédienne, adepte de l'interjection "j'te jure", se souvient par exemple de sa "carrière hétéro assez courte" lorsqu'elle était ado, alors qu'elle remodelait son corps et performait la féminité hétérosexuelle de "peur d'être exclue". Elle confie d'ailleurs avoir toujours du mal à penser en dehors de la binarité de genre, malgré toutes ses lectures, et nous offre des poèmes dans lesquels elle se livre, notamment sur l'amour.
Devant un public conquis, la comédienne exhorte : "On arrête de prendre sur soi", d'être "responsables de notre propre mise en cage" et "on lutte contre l'essentialisation de la domination". Standing ovation finale, vive les lesbiennes : la représentation se termine sur une minute de silence intense pour le peuple palestinien avant que ne résonne un chant repris par le public.
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>> Voir clair avec Monique Wittig, aux théâtre des Bouffes du Nord (Paris 10) jusqu'au dimanche 12 octobre, au théâtre de la Croix-Rousse (Lyon) les 24 et 25 novembre, au CDN (Orléans) les 4 et 5 février et le 11 avril à Mons (Belgique).
Crédit photo : Karen Paulina Biswell