Stéphane Corbin, militant LGBT plusieurs fois président de l'association Quazar à Angers et ancien collaborateur de têtu·, est mort des suites d'un cancer à l'âge de 61 ans. Julia Torlet, présidente de SOS homophobie, lui rend hommage.
Stéphane Corbin nous a quitté le 27 octobre, emporté par le cancer à l’âge de 61 ans. Il avait consacré une grande partie de sa vie à œuvrer pour les personnes LGBTI+, pour leurs droits et pour leur inclusion dans la société. Mobilisé depuis plus de trente ans, il avait participé à toutes les grandes batailles, notamment celles du Pacs et du mariage pour toustes, et avait été porte-parole de la Fédération LGBTI+. Il faisait partie de ces militant·es historiques, de celleux dont, lorsqu’on navigue dans le milieu associatif, on connaît le nom et on croise le parcours.
Pour ma part, je n’ai que très peu connu Stéphane – d’autres, qui l’ont côtoyé au long cours, lui rendraient un bien meilleur hommage que moi. Mais s’il me tient à cœur de me remémorer cette rencontre avec lui, c’est parce qu’il y eut dans notre échange une chose très propre à la communauté queer, très singulière et très belle : une filiation en filigrane, presque une généalogie, entre deux personnes qui auraient très bien pu ne jamais se croiser.
Lorsque nous nous sommes rencontré·es, l’an dernier, j’étais présidente de SOS homophobie depuis un peu plus d’un an et Stéphane, qui avait été plusieurs fois président de l’association LGBTI+ Quazar, représentait pour moi une figure d’ainé, lointaine, dont j’avais connaissance du parcours et que j’admirais sans le connaître.
Fragment de mémoire
Je l’admirais, car il charriait dans son sillage une histoire à laquelle je n’avais pas participé, moi qui n’étais pas née lors des émeutes queers et des premières marches des Fiertés, qui était bébé au pic de l’épidémie de sida, qui n’était qu’enfant au moment du Pacs. Moi, dont la vie militante a commencé, jeune adulte, au moment du mariage pour toustes, il m’a fallu écumer des fonds souvent difficilement accessibles pour rassembler livres, documentaires, archives, et pour reconstituer notre histoire, pour me reconstituer, moi.
Alors en m’asseyant en face de Stéphane à la table d’un café, ce jour-là, j’ai eu le sentiment de prendre place devant un fragment de mémoire. La sienne et la nôtre. C’est toujours la même émotion qui me traverse lorsque je rencontre une personne queer plus âgée que je ne le suis. Une sorte d’avidité. Qu’a-t-elle vu ? À quoi a-t-elle participé ? Comment a-t-elle vécu ? Tout, ses engagements comme ses silences face aux grands moments d’évolution de nos droits, tout, même son invisibilité choisie ou subie, tout a un sens pour comprendre ces époques que je n’ai pas traversées, tout est parcelle de cet héritage queer qui est le nôtre.
Il me semble que Stéphane comprenait parfaitement cela. Si j’étais avide, lui n’était pas avare de récits. Il partageait ses mots et ses souvenirs, je crois, comme on confie un outil à des mains encore malhabiles, mais appelées à en faire bon usage.
Nous évoluons au sein de familles, de peuples ou de nations dont on nous transmet l’histoire. Mais nos identités individuelles sont multiples, et être queer est l’une de ces facettes. La singularité d’être une personne queer, c’est que nous devons aller chercher par nous-même cette histoire dont nous avons besoin.
Car si l’histoire LGBTI+ est d’une incroyable richesse, elle n’emprunte aucun des canaux de transmission classiques. On ne naît pas avec un album photo queer prêt à livrer ses secrets sur l’étagère du salon familial. Et les manuels scolaires sont encore bien taiseux à ce sujet. Pourtant…
Visibilité
Si l’école ne nous enseigne pas l’histoire queer, on croit que cette histoire n’existe pas. Si on n’a pas de modèles queers, on croit qu’on ne peut rien faire de sa vie. Si on ne voit pas de vieilles personnes queers, on croit qu’on ne peut pas vieillir. Si on ne voit pas de personnes queers vivantes, on croit qu’on ne peut pas vivre.
On n’apprend pas à être une personne LGBTI+ dans sa famille, même la mieux intentionnée du monde. La famille peut nous transmettre des origines, des valeurs, des objectifs. Elle peut même nous apprendre à nous défendre d’oppressions qu’elle connaît, cette famille, parce que tous ses membres la subissent. Mais, à de rares exceptions près, on ne naît pas dans une famille intégralement LGBTI+. Cette famille ne nous apprend donc pas comment naviguer dans la société en y défiant tous les codes ni comment se projeter dans la vieillesse.
Alors nos aîné·es queers deviennent nos autres parents et nos autres grand-parents. Celles et ceux qui pourront nous raconter d’où nous venons. Quels combats ont été gagnés, quel fut le prix des vies que nous menons aujourd’hui. Quel tribut nous aurons, nous aussi, à verser pour que les générations futures vivent encore mieux que nous.
Cancer, l'autre front
C’est tout cela que j’avais en tête lorsque j’ai rencontré Stéphane, et c’est cela qu’il m’a très volontiers offert. Nous avons la chance, depuis quelques années, de connaître une véritable ouverture de l’accès à l’information – désormais, les films, séries, documentaires sur les identités LGBTI+ sont légion, la littérature queer est florissante, l’histoire de nos existences s’écrit enfin. Mais les récits sont encore là, dans la bouche de celles et ceux qui étaient présent·es. Gardons nos oreilles grand ouvertes pour les recueillir. Nous n’oublierons pas Stéphane.
Lors de notre rencontre, nous avions aussi très vite, et totalement par hasard, parlé de cette maladie que nous partagions, de nos cancers respectifs. C’était un autre front pour nous. Pour autant, je ne crois pas que le cancer soit un combat, comme ceux que nous menons pour nos droits et nos vies. La maladie est bien plus forte que nous, il serait illusoire de vouloir la "combattre". Les véritables guerrièr·es du cancer sont les femmes et les hommes de médecine, pas les malades. Je ne crois pas que Stéphane ait "perdu son combat" contre la maladie, tout comme je ne perdrai pas le mien lorsque ce sera mon tour. Là encore, une filiation tacite.
Nous n’oublierons pas Stéphane, tout comme nous ne devons pas oublier nos ancêtres queers qui se sont battu·es ou qui ont vécu, invisibles ou presque, sous la contrainte de l’hétéro-cisnormativité. Nos aîné·es queers sont précieux·ses. Le travail des associations et collectifs qui veillent sur elleux ou transmettent leur héritage l’est tout autant.
Les jeunes, si vous lisez ces quelques lignes, à vous de jouer.
Crédit photo : profil Facebook de Stéphane Corbin