interviewJeremy Scott : "À Paris, la mode est viscérale"

Par Lidia Ageeva le 15/01/2026
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[Interview à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] À la direction artistique de Moschino durant dix ans, ainsi que grâce à la marque à son nom, l’Américain Jeremy Scott a conquis le public avec son esthétique pop et jubilatoire. On retrouve le designer âgé de 50 ans en pleine préparation de la prochaine collection Ugg.

Tu rempiles cette année avec Ugg pour en imaginer la nouvelle collection. Comment cette collaboration est-elle née ?

Je suis très honoré qu’Ugg m’invite à revenir cette année pour relancer mes fameuses flammes et bien plus. Mon premier souvenir de la marque, c’est Britney Spears portant des Ugg pour aller au Starbucks, à Malibu, au début des années 2000. Moi, je les ai essayées pour la première fois en 2014, pendant des vacances à Hawaï. J’hésitais, en mode "tout le monde va croire que je porte des chaussures de fille, je ne sais pas si j’assume…" De retour à Los Angeles, je suis allé au Grove en essayer une autre paire. Elles étaient tellement confortables que je me suis dit : "Peu importe ce que pensent les gens, je les prends !" Je les ai d’abord portées au cinéma, discrètement, puis de plus en plus au quotidien, jusqu’à ne plus pouvoir m’en passer. J’en suis tombé amoureux ! Notre première collaboration, en 2017, est née très naturellement : mon assistant a mentionné ma passion secrète à quelqu’un du service presse. Ils ont répondu : "Quoi ?! On adorerait faire quelque chose avec lui !" Et voilà comment tout a commencé.

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Tu as grandi loin de la mode, dans le Missouri. Comment ta vocation t’est-elle venue ?

J’ai été élevé dans une zone rurale du Missouri, avant de revenir, durant mon adolescence, dans la ville de Kansas City, où je suis né. C’est pendant cette période que j’ai découvert l’univers de la mode, au-delà de ce que les boutiques du coin proposaient : j’ai vu dans les magazines et à la télévision les défilés de Paris et de Milan, et j’ai été captivé par leur glamour, par leur théâtralité. À l’école, je travaillais beaucoup la matière, surtout l’argile, persuadé que je deviendrais céramiste. Mais ma professeure d’art a vu autre chose : ma façon de m’exprimer à travers mes vêtements, mes croquis incessants, et le fait que j’habillais mes amis… C’est elle qui m’a poussé à constituer un portfolio pour le Pratt Institute, une école de mode, à New York. J’ai été accepté.

Très tôt, tu pars pour Paris, où tu lances ta marque. Pourquoi Paris ?

En me plongeant dans la mode, j’ai vite réalisé que tous mes maîtres étaient français. Gaultier, surtout, mon obsession absolue ! C’est lui qui m’a fait imaginer que, moi aussi, je pouvais devenir designer. Il m’a fait comprendre qu’on pouvait créer en étant drôle et audacieux, transformer ses références culturelles en vêtements et en spectacle vivant. Et comme j’apprenais le français, Paris s’est imposée naturellement : c’était là que je devais venir apprendre et rêver. Ici, la mode est aimée comme l’est ailleurs une équipe de sport : avec ferveur, instinctivement. C’est culturel, viscéral. C’est pour ça que Paris reste, à mes yeux, la capitale ultime de la mode.

Pourquoi avoir fait de l’humour et de l’ironie ta signature ?

L’humour, en mode, c’est comme un médicament enrobé de sucre : ça fait passer l’idée plus facilement. Lorsqu’on propose quelque chose de nouveau, un clin d’œil familier ou amusant permet d’ouvrir le cœur et l’esprit de ceux qui le reçoivent. Je ne saurais pas dire quand l’humour s’est glissé pour la première fois dans mon travail. Je crois qu’en évoluant un créateur enlève des couches jusqu’à révéler son vrai langage. Chez moi, cette facette s’est imposée d’elle-même, jusqu’à devenir essentielle.

Qui sont tes icônes de style ?

Mes inspirations sont très éclectiques. De Peggy Moffitt [mannequin et actrice américaine ­iconique des années 60, ndlr.] à Madonna – j’ai grandi avec les images qu’elle a façonnées et qui ont influencé toute la pop culture – ; et Steven Meisel, l’un des plus grands créateurs d’images de l’histoire de la mode.

Tu as créé plusieurs looks iconiques de la culture pop : l’ensemble jupe-brassière en jean de Rihanna dans "We Found Love", l’uniforme rétrofuturiste de Britney Spears dans "Toxic", le vestiaire surréaliste de Lady Gaga dans "Paparazzi"… Comment conçoit-on une silhouette pour un clip ?

En réalité, à part celui de Britney, tous les looks que tu mentionnes existaient déjà dans mes collections. Les artistes les ont choisis parmi ceux que j’avais présentés. Pour "Toxic", je suis parti d’un boléro que j’avais créé, puis j’ai réalisé une tenue sur mesure inspirée du concept de la vidéo : une hôtesse de l’air, version science-fiction. Que ce soit pour Rihanna, Madonna ou Ugg, quand je travaille sur un projet personnalisé, c’est toujours la même question : comment fusionner nos ADN pour créer quelque chose d’unique ?

Comment analyses-tu l’évolution de l’industrie de la mode ces dernières années ?

Selon moi, le changement majeur est la consolidation du secteur. La mode, ce sont avant tout des histoires, des points de vue. Un designer est célébré pour son regard singulier, reconnaissable, authentique. La course à la croissance a abîmé cette essence et a engendré une homogénéisation de la mode au nom du chiffre d’affaires. Cette uniformisation fatigue le public et, aujourd’hui, beaucoup de grandes maisons en paient le prix : un déficit d’enthousiasme. La mode n’a plus le monopole sur le style comme autrefois.

Cela laisse de la place pour l’individualité et les ­outsiders, que tu as toujours défendus…

Je dis toujours que chacun devrait porter ce qui le rend heureux. Quand on se sent bien, on est beau ! On ne doit pas essayer d’uniformiser les âges, les morphologies, les personnalités. Mon rôle, c’est de créer de la joie et d’encourager chacun à explorer ce qui lui en procure. Si l’un de mes modèles provoque un sourire sur un podium, alors j’ai réussi.

En dehors d’Ugg, tu signes cette année tes tout premiers costumes de scène…

Je suis en train de finaliser près de 600 costumes pour la comédie musicale Blinded by Delight, qui démarre en décembre au théâtre Friedrichstadt-Palast, à Berlin. La particularité d’un costume, c’est qu’il doit fonctionner sous tous les angles, dans toutes les lumières, avec tous les mouvements. Il doit vivre. Chaque tenue raconte une petite histoire. Venez voir le résultat !

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Crédits photo : Ugg