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portraitConnaissez-vous le couturier des papes ? Tatoué, gay et sexy, voici Filippo Sorcinelli

Par Pierre Terraz le 21/01/2026
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[Portrait à lire dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Le couturier Filippo Sorcinelli habille le Vatican depuis deux décennies. Particularité de ce fervent catholique : il est aussi ouvertement gay. Nous l’avons rencontré dans son atelier.

Photographie : Pierre Terraz pour têtu·

L’élégante sobriété de son costume noir – "la couleur la plus élégante et raffinée qui soit" – et la ligne tatouée qui lui parcourt le cou détonnent avec l’opulence de ses confections. Dans son atelier de Santarcangelo di Romagna, dans la province de Rimini, où il s’est entouré d’une quinzaine de collaborateurs spécialistes du vêtement liturgique, Filippo Sorcinelli manie l’or, le Lurex, les cristaux et la soie pour confectionner ­chasubles, palliums, étoles et mitres à destination du pape et des évêques. Il a également lancé sa maison de parfums, dont les noms évoquent la religion catholique : Relique, Ni le jour ni l’heure, ou encore Pardonnez-moi.

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Lorsqu’il retrace son parcours, Filippo Sorcinelli dresse l’itinéraire d’un autodidacte inspiré par la foi catholique et fasciné par l’imagerie de celle-ci. Il voit le jour en 1975 à Mondolfo, village perché sur une colline dominant la mer Adriatique. On n’y compte pas moins de six églises pour 11.000 habitants : un record, même en Italie ! Sa préférée : Santa Giustina, un petit bâtiment baroque dans les hauteurs du bourg. "Durant mon enfance, ma mère m’y emmenait pour nettoyer la salle chaque semaine, se souvient le créateur. Elle a balayé le sol de cette église jusqu’à l’âge de 77 ans, et moi, c’est entre ses murs que j’ai découvert la peinture, l’architecture et la musique." À 13 ans, en fouillant dans un recoin de l’abside, il trouve la clé qui mène à la tribune de l’orgue… C’est une révélation : rapidement, il se met à accompagner le prêtre pour célébrer les messes du dimanche. Il suit ensuite des études à l’Institut pontifical de musique sacrée, à Rome, et devient durant ses vacances organiste dans les cathédrales de Fano et de Rimini.

Habilleur de trois papes

En 2001, un coup de téléphone fait prendre à la vie de Filippo Sorcinelli un tournant décisif. Un ami lui annonce qu’il va devenir prêtre. "Instinctivement, je lui ai dit de ne surtout rien acheter car je voulais l’habiller moi-même", relate-t-il. Il n’a alors pourtant jamais confectionné la moindre soutane. Déterminé, il apprend seul dans le petit atelier de sa tante : "Je n’ai jamais rien demandé à personne. Je me suis contenté de travailler dur, d’abord pour de petites paroisses. Au bout de huit ans de labeur, j’ai eu le Vatican au téléphone."

Quinze ans plus tard, le couturier a déjà habillé trois papes : Benoît XVI, François et Léon XIV. La tenue dont il est le plus fier ? Sans doute le premier vêtement porté par l’avant-dernier souverain pontife lors de la messe célébrée juste après son élection, en 2013 : une pièce sobre, couleur crème, qui marquera jusqu’au bout le pontificat du jésuite argentin qui se voulait simple et proche du peuple. Mais celle qui lui a donné le plus de fil à retordre était destinée à un évêque dont il préfère taire le nom, en raison de ses goûts de luxe : "Il voulait une robe incrustée de corail récupéré dans la mer Tyrrhénienne. C’est un matériau très fragile et difficile à travailler. Avec mon équipe, nous avons mis près de cinq mois à finaliser cette commande."

Gay et fervent catholique

Sa réussite, pourtant, aurait pu être arrêtée net par la malveillance. Si Filippo Sorcinelli sait qu’il est gay depuis l’adolescence et considère que son orientation sexuelle fait partie de son identité, il est toujours resté discret sur sa vie privée. Mais en 2013, il est victime d’un outing. "Alors que mon affaire commençait à bien marcher, tous les membres de l’Église ont reçu la même lettre disant que la personne qui fabriquait leurs habits était gay", se souvient-il avec amertume. Une délation visant évidemment à le mettre hors jeu : "Cela venait de la concurrence ; nous ne sommes pas très nombreux dans le milieu, donc j’ai une petite idée de qui a fait ça", se contente-t-il d’indiquer, sans livrer le nom de celui qu’il suspecte d’être le corbeau. Mais cette tentative de déstabilisation est restée vaine et, aussi étonnant que cela puisse paraître, le couturier assure n’avoir jamais subi d’homophobie de la part du clergé.

Comment Filippo Sorcinelli arrive-t-il à concilier sa foi, son métier et son identité sexuelle ? "Dans ma vie, j’ai eu autant de mal à m’intégrer dans la communauté LGBT que dans l’Église. L’une comme l’autre se rejettent de façon tout aussi virulente", élude-t-il un peu facilement. Le fervent catholique en lui se montre très compréhensif vis-à-vis du dogme officiel sur l’homosexualité : "C’est une question très compliquée, parce que l’Église lie intimement la notion de couple à celle de procréation. Puisque les actes homosexuels ne peuvent pas donner la vie, ils sont encore considérés comme anormaux", explique-t-il, avant de plaider : "Mais les ­homosexuels ne sont plus jugés ainsi en tant qu’individus." De fait, s’il admet volontiers que l’Église demeure une ­institution conservatrice, "en particulier à ­l’étranger, par exemple dans les paroisses du Congo et du Rwanda". Le quinquagénaire souligne également le chemin parcouru ces dernières années : en 2023, pour la première fois, le pape François a ainsi rendu possible la bénédiction des couples homosexuels par les prêtres, ou encore explicitement autorisé les personnes trans à être choisies comme parrains et marraines. Comme la couture, l’évolution de l’Église est une grande affaire de patience.

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