Marche des fiertés"Je suis homo et homophobe" : le procès surréaliste d'un ex-militant Manif pour tous

Par Youen Tanguy le 11/01/2019
Christophe Martin

Christophe Martin, ancien militant de La Manif pour tous et ouvertement homosexuel, était jugé ce jeudi 10 janvier pour avoir dégradé une plaque en hommage aux derniers Français condamnés à mort pour homosexualité. Un procès durant lequel l’homme a poussé à bout le tribunal à coups de monologues et de théories conspirationnistes.

« Dossiers n°6 et 9, Mr Christophe Martin…, lance la présidente de la 29e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Monsieur Martin n’est pas là ? A-t-il disparu ?". Ça commence bien. L’homme finit par revenir dans la petite salle quelques minutes plus tard et s’installe à la barre. Habillé d’un jean bleu délavé avec de larges taches blanches, d’un sweat noir à capuche et d’une paire de baskets bleues, il semble déjà agité.

« Pourquoi vous vous retournez dans tous les sens ? », lui demande la présidente. Réponse : « Parce que je suis étonné, je ne vois pas d’avocats ou de victimes ». « Les avocats de la mairie de Paris et des Gay Games sont-ils présents ? », demande la présidente. Pas de réponse. Tant pis, le procès se tient quand même.

Une "démonstration honteuse d'homophobie"

L’homme de 47 ans est jugé ce jeudi 10 janvier pour des faits de dégradation commis le 6 août dernier à Paris. D’abord pour avoir peinturé la plaque commémorative en hommage à Bruno Lenoir et Jean Diot, les deux derniers Français condamnés à mort pour homosexualité, le 6 juin 1750. Ensuite pour avoir dégradé, quelques heures plus tard, un drapeau des Gay Games.

À l’époque, seule la dégradation de la plaque commémorative de la rue Montorgueil avait été médiatisée. Anne Hidalgo avait alors dénoncé une « démonstration honteuse d'homophobie ». Christophe Martin s’était, lui, vanté de cette dégradation dans des e-mails envoyés à plusieurs médias, disant vouloir défendre « la culture et l’histoire française ».

C’est d’ailleurs sur ces propos que débute le procès. Après une présentation du prévenu, ce dernier prend la parole. « Je n’ai pas vandalisé cette plaque pour rien car si l’on connaît un minimum l’histoire de France, alors on sait que… », commence-t-il avant d’être coupé net par la présidente : « Nous ne sommes pas là pour entendre un cours d’histoire. Revenons en aux faits. »

"Mon geste était clairement prémédité"

Christophe Martin dit « regretter son geste au regard de Bruno Lenoir et Jean Diot, car ce n’est pas eux [qu'il] voulait attaquer ». Le prévenu, ouvertement homosexuel, livre ensuite quelques éléments d’explication. « C’est d’abord le drapeau arc-en-ciel sur l’Assemblée nationale (installé le vendredi 29 juin à l’occasion de la Marche des fiertés, ndlr) qui a déclenché l’étincelle, lâche-t-il, lunettes rectangulaires vissées sur le nez. Mon geste était clairement prémédité. »

Le prévenu se lance alors dans un long monologue confus. « Tout est politisé aujourd’hui, déplore-t-il. Si vous n’êtes pas d’accord avec les ‘représentants LGBT’, on vous dit que vous êtes un homophobe ». Il accuse au passage ces mêmes représentants d’être « responsables du sida et du suicide des jeunes gays ». Avant de reprocher à Anne Hidalgo d’avoir « fait de l’homophobie en plein Paris cet été », faisant sans doute référence aux passages piétons arc-en-ciel peints dans le Marais. « Calmez-vous, reprend la présidente. Vous ne voulez pas être également jugé sur vos propos ! D'ailleurs, vous n’êtes pas là non plus pour faire une tribune politique. »

"Je ne suis pas gay, je suis un homme"

Un rappel à l’ordre et à la loi qui n’empêche pas cet ancien militant de La Manif pour tous (LMPT) de continuer son récit. Il évoque pêle-mêle sa séropositivité, le « plaisir » qu’il prenait à avoir des relations sexuelles sans préservatif et les partouzes auxquelles il a participé, n’hésitant pas à glisser les mots ‘touzes’, 'baise' ou ‘foutre’ à plusieurs reprises. Face à lui, la procureure et la présidente restent étonnamment calmes.

Dans un souffle, cette dernière lui conseille de trouver « un groupe gay qui partage ses idées ». « Mais ça ne m’intéresse pas, répond-t-il du tac au tac. Je suis venu vous dire que je revendique le fait d’être homosexuel et homophobe. Je ne suis pas blanc, je suis Français. Je ne suis pas gay, je suis un homme. » Quelques instants plus tard, l’homme s’avancera même vers la présidente pour lui montrer un document dont on ne saura pas le contenu. Il est renvoyé à la barre immédiatement et, sans surprise, reprend son monologue

"Non mais ça suffit, là"

« Non mais ça suffit, là, coupe la procureure, qui a passé une partie de l’audience à souffler, la main sur le front. Ce tribunal n’est pas là pour vous offrir une tribune politique, alors on va passer à l’expertise psychiatrique. » L'inquiétude se lit alors sur le visage de Christophe Martin. "C’est bientôt la fin, c’est ça ?, lance-t-il en direction de la procureure. Parce que j’ai encore des choses à dire ».

La présidente lui indique qu'il aura la parole à la fin de l'audience. « Oui, mais je préfère le dire maintenant avant d’oublier... Si vous êtes d’accord ». Et c’est reparti pour un tour.

« J’ai été viré de toutes les associations gay car je militais avec La Manif pour tous. J’ai été frappé par le service d’ordre de la Gay Pride en 2014. En 2013, on a fait une vidéo sur moi pour dire que je contaminais des mecs à la syphilis. Je n’avais plus de rapport sexuel. Pas parce que les gens me rejetaient, mais parce que j’avais perdu confiance en moi… »

Un mois de prison avec sursis

C’en est trop pour la présidente, qui demande à Christophe Martin d’arrêter.« Je n’ai même pas eu le temps de faire l’énoncé des faits », gronde-t-elle. La fameuse expertise psychiatrique, censée éclairer sur la personnalité du prévenu, n’a pas non plus été abordée. Tout ce que l’on saura de lui, c’est qu’il avait déjà été convoqué au tribunal il y a quelques années pour des faits d’exhibitions sexuelle.

Après une vingtaine de minutes, dont dix-huit monopolisées par Christophe Martin, la procureure peut enfin conclure l’audience. « Les faits sont avérés », assure-t-elle, avant de requérir une peine d’un mois de prison avec sursis. Des réquisitions suivies par la présidente, qui condamne le prévenu à une peine d’un mois de prison avec sursis. « Je suis d’accord avec cette peine », répond simplement Christophe Martin.

Au moment où l'homme quitte la salle, la présidente lui souhaite à nouveau de trouver une « association qui lui convient ». « Comme ça, on ne vous reverra peut-être pas ici. »

Crédit photo : capture Twitter.