Homophobie dans le foot : « On n’éduquera pas les supporters en les virant des stades »

[TRIBUNE] La présidente de la Ligue nationale de football, Nathalie Boy de la Tour, a estimé le 25 mars dans Le Parisien, que les chants homophobes dans les stades de foot faisaient « partie du folklore ». Elle répondait ainsi à une déclaration de la ministre des sports, qui a annoncé le 23 mars vouloir sanctionner ces pratiques. Yoann Lemaire, seul footballeur ouvertement gay en France, répond à la polémique dans une tribune sur TÊTU.

« Des propos homophobes, j’en ai toujours entendu dans le milieu du football. Souvent, les joueurs ou supporters pensent qu’il ne s’agit pas d’une insulte s’ils l’adressent à un homme hétéro. Pourtant si. Alors qu’en dire quand c’est un homosexuel qui les subit ? Quand, lors d’un match, un adversaire vous lance : « Je vais te baiser espèce de pédale », et qu’un arbitre se bouche les oreilles, comme je l’ai moi-même vécu. 

Moi je suis gay, et les autres joueurs le savaient. Pendant des années, ils m’ont insulté pour ce que j’étais.

Peu de sportifs out

En 2019, nous sommes très peu de joueurs de football à avoir fait notre coming-out. Beaucoup disent que je suis toujours le seul en France. Mais on peut malheureusement presque généraliser ce constat à tous les sports. En tennis, seule Amélie Mauresmo l’a fait et elle a été méprisée par ses adversaires. Ailleurs, la situation n’est pas forcément plus enviable : l’ancien rugbyman international gallois, Gareth Thomas, a été victime d’une agression homophobe en novembre dernier. 

« Pourquoi Roxana Maracineanu ne s’y est-elle pas intéressée avant ? »

Il est plus que temps d’agir pour voir ces actes cesser et pour libérer la parole à ce sujet.

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Le réveil soudain des ministres

Dans les stades aussi, la situation doit changer. Les chants homophobes n’y ont pas leur place. Mais je suis assez surpris que la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, aborde la question dans de telles conditions, et surtout de cette façon. 

« J’encourage fortement la Ligue de football professionnel, et j’y travaille avec Nathalie Boy de la Tour (la présidente de la Ligue de football professionnel (LFP), ndlr) à pénaliser les abus, à faire en sorte que les clubs deviennent plus responsables », a-t-elle récemment déclaré au micro de France Info. Je suis un peu dérouté : que compte-t-elle faire exactement ? Nous ne mettrons pas fin à ces comportements d’un coup de baguette magique. Et pourquoi ne s’y est-elle pas intéressée avant ? Pourquoi n’a-t-elle pas travaillé avec des associations et la LFP avant, comme le faisait Laura Flessel ?

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La première fois que j’ai contacté le cabinet de Roxana Maracineanu, en octobre dernier, pour proposer des actions de sensibilisation à l’homophobie dans le sport, ce dernier a refusé. Je l’ai également invitée dans les Ardennes, il y a un mois, pour lui montrer ce que les associations font localement. Je n’ai pas obtenu de réponse. J’ai fait la même proposition à Marlène Schiappa, en vain. 

J’aurais préféré une association entre ces trois femmes très influentes – Nathalie Boy de la Tour, Marlène Schiappa et Roxana Maracineanu – que ce tapage médiatique qui ne résoudra rien.

Crédit photo : Variétés Club de France.

Sensibiliser avant de sanctionner

Comme Nathalie Boy de la Tour, la présidente de la LFP, je pense qu’il serait bien dans un premier temps de sensibiliser, avant de sanctionner. Je suis assez outré qu’on la critique tant aujourd’hui, alors qu’elle est l’une des seules personnes, dans les hautes instances, qui agit concrètement contre l’homophobie dans le football.

Oui, elle a déclaré que les chants homophobes faisaient « partie du folklore », mais je suis convaincu, pour en avoir discuté avec elle et d’autres associations comme SOS Homophobie et les Panam’boy, qu’elle souhaite vraiment lutter contre ces chants homophobes. Au-delà des polémiques, que propose-t-on concrètement pour lutter contre les discriminations dans le foot ? 

Nathalie Boy de la Tour, elle, le fait. Elle veut mettre en place des actions de prévention et de sensibilisation, et j’ai été reçu par la Ligue de football professionnel à chaque fois que je proposais des projets. L’essentiel est là : il faut travailler ensemble, avec les différents ministères et les associations, pour trouver des solutions. 

La LFP intervient d’ores et déjà dans les centres de formations pour parler d’homophobie avec leur programme Open Football Club, dirigé par Guillaume Naslin. Il faut poursuivre ce qui a été initié dans les centres de formation, et intervenir auprès des jeunes et des éducateurs pour parler d’homosexualité. Et enfin bannir l’emploi de mots tels que « tarlouze » ou « pédé », qui peut avoir des conséquences dramatiques. 

 Je peux vous raconter à ce propos une anecdote. Lors de la remise des trophées des Licra d’Or ce lundi 25 mars au Sénat, nous avons échangé sur l’homophobie dans le football. L’un des jeunes joueurs du centre de formation du stade Malherbe de Caen a osé prendre la parole pour dire qu’ils parlaient d’homosexualité dans son centre et que cela n’était pas un tabou. Ils ont bénéficié de l’atelier de lutte contre l’homophobie de l’Open Football Club. Voilà la plus belle des réponses : c’est efficace, et même l’ancien sélectionneur Raymond Domenech en a été fier et ému.

Crédit photo : Variétés Club de France.

On n’éduquera pas les supporters en les virant des stades

Concernant les supporters, le sujet est beaucoup plus complexe, car il y a des effets de groupe. Il est important de mettre en place des actions de sensibilisation, mais également de dire stop et de sanctionner à un moment donné si cela n’aboutit pas. Mais il ne faut pas mettre tous les supporters dans le même panier.

« J’ai été filmer des chants homophobes dans des stades. »

Pour le documentaire que j’ai réalisé avec Michel Royer, produit par Gael Leiblang de chez Eléphant Doc, « Footballeur et homo, au cœur du tabou », qui sortira au printemps, j’ai été filmer des chants homophobes dans des stades. Je peux vous dire que cela m’a mis une boule au ventre. J’étais fou. Mais je suis allé parler avec les supporters, et au fil de la discussion, une majorité d’entre eux a compris que leur comportement était problématique. Pour les autres qui ne réalisent pas ou ne veulent pas comprendre, il faudra effectivement, à terme, envisager des sanctions. Mais il est important d’intervenir par étapes, car on n’éduquera pas les supporters simplement en les bannissant des tribunes. 

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Les joueurs de Ligue 1 doivent montrer l’exemple

Surtout, il est désormais temps de bousculer les stars du foot. Nous avons besoin que les joueurs de Ligue 1 se mobilisent, eux aussi. Or, j’ai pu constater lors du tournage de mon documentaire une vraie frilosité de leur part. Certaines personnalités, qui avaient initialement accepté de témoigner face caméra, ont ensuite été dissuadées par leurs agents ou avocats. Le seul joueur actuel à avoir accepté de me recevoir et d’en parler est Antoine Griezmann, que j’ai senti très sincère, et dont le discours m’a à vrai dire réellement touché. 

Heureusement, Jacques Vendroux , manager du Variétés club de France, m’a proposé de les rejoindre en 2010. Je n’avais plus de club. Ils m’ont permis de rejouer au football. Le Variétés Club de France est composé d’anciens joueurs de football professionnels, et ils sont impliqués dans la lutte contre l’homophobie. Ils montrent l’exemple en essayant de briser cette omerta.

Cela fait 15 ans maintenant que j’interviens sur la question de l’homophobie dans le foot, et c’est la première fois que je vois du concret sur la table avec les projets de la LFP. On revient de très loin. Maintenant, c’est aux joueurs en place et visibles de prendre le relais et de devenir des modèles pour les plus jeunes. Et l’on pourra alors peut-être espérer que l’exemplarité vienne, aussi, d’un père de famille qui va voir un match de foot avec son fils. »

Propos recueillis et retranscris par Rozenn Le Carboulec.

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