préventionCette petite phrase d'un ministre français sur le sida passe mal

Par Nicolas Scheffer le 26/08/2020
ministre

À l'issue du Conseil de défense sanitaire, un ministre aurait justifié de ne pas rendre gratuit le masque parce que "on ne paie pas des préservatifs à tout le monde, alors que le sida tue". Une phrase fausse qui provoque la colère des associations.

L'Éducation nationale doit-elle fournir des masques gratuitement à ses élèves ? Le premier ministre a répété ce mercredi sur France Inter que l'Etat ne généralisera pas la distribution. "Aucun pays au monde n'a généralisé la gratuité. Il y a des masques gratuits pour les personnes vulnérables pour des raisons médicales", a-t-il assuré.

La veille, un Conseil de défense sanitaire, réunissant notamment plusieurs ministres de la République avait justement soulevé la question. Et l'un des ministres présents a justifié cette décision, de manière anonyme, en comparant le Covid-19 avec le VIH. "On ne paie pas des préservatifs à tout le monde, alors que le sida tue lui aussi ! Ce n’est pas à l’Etat de prendre en charge cette dépense, d’autant plus que la situation est amenée à durer", dit-il dans les colonnes du Monde. Une sortie qui a provoqué la colère des associations de lutte contre le VIH/sida et des militants.

Les préservatifs sont remboursés par la Sécu

D'une part, parce que cette déclaration est fausse. Les préservatifs sont remboursés par la Sécurité sociale depuis novembre 2018. L'État effectue des distributions via les agences régionales de santé et finance les associations qui mettent à disposition gratuitement des préservatifs. "Jusque dans les années 90, on n'avait pas le droit de faire la promotion du préservatif. On a dû se battre pour pouvoir en distribuer. L'accessibilité des outils de prévention, c'est une stratégie efficace pour limiter la circulation du virus", s'agace auprès de TÊTU Aurélien Beaucamp, président d'Aides qui plaide pour une distribution massive.

À LIRE AUSSI : Coronavirus, « Il faut éviter tout contact sexuel dans les mois qui viennent »

Il rappelle que "le masque, c'est un budget. Le risque avec une prévention moins accessible, c'est que le virus circule et que l'épidémie dure plus longtemps. Le principe du système de santé, c'est la gratuité. On perd du temps", insiste-t-il. Le président d'Aides regrette également une absence de prise en compte de l'expérience de terrain avec "des décisions prises dans l'entre-soi".

"Nos communautés s'organisent, elles créent des dispositifs, rendent plus claire l'information, mais l'Etat continue de gérer la santé avec mépris et approximation en faisant des comparaisons hasardeuses", dit Marc-Antoine Bartoli, à la tête d'Act-up Paris.

Pas la même culture de la prévention

La directrice générale de Sidaction appelle à une meilleure sensibilisation. "Monsieur le ministre, qui que vous soyez, plutôt que de comparer le masque aux préservatifs, assurez vous que tous les ados aient leurs trois heures d’éducation à la sexualité par an. Cela nous aidera au moins à combattre le VIH (l’autre virus...)", écrit Florence Thune sur Twitter.

À LIRE AUSSI : Coronavirus, les personnes vivant avec le VIH et qui sont immunodéprimées peuvent se déclarer en arrêt maladie

"Je suis agacée de la comparaison entre le masque et le préservatif : ce n'est pas du tout la même culture de la prévention", dit-elle auprès de TÊTU. "Heureusement, dans la lutte contre le VIH/sida, il n'y a pas d'obligations avec des amendes !". Elle rappelle qu'en Espagne, dans les transports, les forces de l'ordre distribuent des masques aux personnes qui n'en portent pas plutôt que de les sanctionner. Et dans les entreprises, les employeurs ont l'obligation de fournir des masques aux salariés. "Je préfèrerais qu'on nous oppose un argument économique plutôt que d'utiliser de faux arguments de prévention", explique Florence Thune.

"Cette maladresse ne facilite pas les messages de prévention"

Au sein même de la majorité, la déclaration agace. "On ne peut pas comparer le VIH et le Covid-19. Aller à l'école et porter le masque c'est obligatoire. Cela nécessite un accompagnement des familles par la solidarité, que ce soit les régions, les communes ou l'Etat", dit Jean-Louis Touraine, député LREM du Rhône et co-rapporteur du projet de loi bioéthique. Il trouve la justification du ministre "maladroite". "Cela alimente la défiance à l'égard des politiques et ne facilite pas les messages de prévention", regrette le député qui est aussi médecin.

On ne meurt plus du VIH

Roman Krakovsky, le président des Séropotes regrette une méconnaissance du virus : "C'est une phrase sérophobe qui stigmatise une fois de plus les personnes qui vivent avec le VIH. Pour rappel, en France, lorsqu'on est suivi et sous traîtement, on ne meurt plus du VIH. L'amalgame entre VIH et sida (le dernier stade de l'infection du VIH, ndlr) est malheureux", rappelle-t-il. Aujourd'hui, une personne porteuse du VIH a la même espérance de vie que quelqu'un d'autre. .

Huit ministres présents

"Que cette erreur soit faite par quelqu'un qui gère le système de soins n'est pas rassurant", poursuit le président des Séropotes à TÊTU. L'identité du ministre qui a fait cette déclaration n'est pas mentionnée. Huit personnes faisaient partie de ce Conseil de défense sanitaire : Olivier Véran (Santé), Jean-Yves Le Drian (Affaires étrangères), Gérald Darmanin (Intérieur), Jean-Michel Blanquer (Education), Bruno Le Maire (Economie) et Barbara Pompili (Ecologie). Le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, était également présent.

 

Crédit photo : Elysée