éditoNos combats méritent un média fort

Par Thomas Vampouille le 10/12/2025

Cet édito ouvre le magazine têtu· de l'hiver 2025-2026, avec Camille Cottin en couverture, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.

Il y a quelque chose de pourri dans l’état de nos démocraties. Le constat n’est pas neuf, mais 2025 nous aura offert ce petit supplément d’âme brune qui pourrait bien en faire un tournant…

L’année, nous ne l’oublions pas, a démarré sous le signe d’un geste qu’on espérait ne jamais revoir, qui plus est au sommet de la démocratie états-unienne : le salut nazi d’Elon Musk, qui a donné le ton de la seconde investiture de Donald Trump. "Combien de choses ont changé en si peu de temps", s’est émerveillé dans la foulée leur grand ami Javier Milei, président de l’Argentine, avant que de dérouler, dans un discours au Forum économique de Davos, le programme de l’internationale réactionnaire : "Il est de notre devoir moral et de notre responsabilité historique de démanteler l’édifice idéologique du wokisme maladif. C’est la grande épidémie de notre époque qu’il faut ­soigner, c’est le cancer qu’il faut éliminer."

Quant à la méthode pour y parvenir, suivant la plus pure tradition de l’inversion orwellienne du langage ("La guerre, c’est la paix, la liberté, c'est l’esclavage, l’ignorance, c'est la force"), Javier Milei osa : "Si nous voulons vraiment défendre les droits des citoyens, nous devons commencer par leur dire la vérité." La preuve : dans sa bouche, les LGBT sont des "pédophiles", et la provocation d’Elon Musk, "un geste innocent qui ne fait que signifier sa gratitude envers le peuple".

Face au triomphe déjà largement documenté de la post-vérité, l’inquiétude ne vient pas seulement des victoires électorales engrangées par ses thuriféraires. Elle vient aussi, et sans doute plus encore, de la façon dont l’affranchissement des faits se banalise partout. En France, la droite sarkozyste et l’extrême droite lepéniste s’en donnent à cœur ­désinhibé dans leur croisade contre la justice, ­première victime des régimes illibéraux.

"Les médias"…

Deuxième cible très en vogue dans cette année sens dessus dessous : la presse. Les attaques contre les journalistes débordent largement des frontières de la droite dure. Faites donc le test, et prenez l’habitude de dresser l’oreille quand une personnalité politique débute une phrase par "les médias…" : vous constaterez que ces saillies se font de plus en plus nombreuses, et ne viennent pas toujours d’où on les attendrait. Pour ne prendre l’exemple que de têtu·, rançon de la gloire : selon l’appartenance idéologique de qui l’attaque, le magazine aura, cette année, été qualifié aussi bien de "torchon woke" (un grand classique) que de "collabo" (de l’extrême droite : toujours plus). Un personnage de Virginie Despentes, dans son jouissif Cher Connard, résume assez bien le problème : "On ne peut pas employer les méthodes de l’ennemi et croire qu’on va arriver à d’autres résultats."

Mais d’où vient ce consensus transpartisan pour s’en prendre aux journalistes ? Dans certains milieux militants, on justifie cette agressivité par la nécessité de briser nos chaînes. Ainsi, en défense d’un doigt d’honneur adressé par Jean-Luc Mélenchon à un intervieweur de France Inter, un humoriste de Radio Nova a récemment lancé : "Mais niquez-vous ! Le dialogue, le respect, la politesse, ça marche dans une vraie démocratie, pas face à une oligarchie qui a le pouvoir, l’argent, les médias…" Oh, rassurez-vous, nous avons le cuir assez tanné pour encaisser ces outrances, et même un petit doigt brandi. Le ­syllogisme utilisé n’en est pas moins toxique : la vraie violence étant capitaliste, et un nombre croissant de médias se concentrant aux mains de milliardaires, il est permis d’user de la violence (symbolique) envers "les médias", ainsi que contre toute personne qui y exerce son métier. À ce tarif, ne nous libérez pas, on s’en charge.

La presse est le socle d’un réel partagé

Tout à leur mauvaise foi, les auteur·ices de ces attaques répétitives feignent d’ignorer que l’issue de cet engrenage est connue à l’avance, depuis au moins Hannah Arendt. En effet, la fabrication d’une réalité fictive, passion totalitaire, nécessite d’effacer au préalable toute mémoire collective, tout consensus sur les faits, et toute contradiction. Sans vérité, plus de commun ; sans histoire, plus de référent démocratique ; sans critique, plus de révolte. Or, la presse est le socle d’un réel partagé. Son affaiblissement est une technique structurelle de sape de la démocratie.

Sauf que l’indépendance des médias n’a jamais reposé sur l’identité de leurs propriétaires. Avant toute chose, c’est bien sur nous, les petites mains, qu’elle se fonde. Ainsi, quand nous signons nos articles, c’est moins par délire égotique que pour nous engager auprès de notre lectorat, sur notre nom, à respecter les principes imposés par l’éthique journalistique. Transparence et règles déontologiques : deux conditions de la profession dont s’affranchissent les "médias" anonymes et autres journalistes autoproclamés.

Alors, si l’on prétend enrayer la marche des pyromanes de la démocratie, encore faut-il revenir à une compréhension sociétale du rôle de la presse. Au vu de l’évolution de notre environnement numérique, cette éducation aux médias ne paraît plus être une option. Car qui comprend encore, à l’heure du tout-opinion, que le journalisme, même engagé, ne saurait se soumettre à des diktats idéologiques ? "Opérer une coupure entre militantisme et journalisme", c’était l’objectif de Jean Le Bitoux quand il participa, en 1979, à la création de Gai Pied, le titre qui précéda têtu· dans les kiosques à journaux. Non par mépris pour la lutte militante, dont il était lui‑même issu, mais justement parce qu’il était bien placé pour en connaître la différence : quand le journaliste cherche à poser les bonnes questions, le militant veut imposer sa réponse. Et si les deux se sont montrés indispensables à l’avancée des droits LGBT, leur association reste oxymorique : comment penser contre soi‑même, ainsi que l’exige l’exercice journalistique, quand on s’enferme dans un entre‑soi qui ne supporte pas les nuances ?

À vous de jouer

La production d’une information rigoureuse ayant un coût nettement supérieur à celle de slogans, la presse doit chercher sans relâche les moyens de la financer, sous peine de disparaître. Et c’est ici que joue notre responsabilité citoyenne : face aux délires anti-médias des populistes de tout poil, agissons‑nous vraiment ?

Depuis sa naissance, il y a trente ans, votre journal a déjà disparu deux fois. Une catastrophe : sans un média queer, nos voix sont inaudibles, et nos droits sans défense. Heureusement, certains l’ont compris, permettant la relance de têtu· qui a su devenir, au fil de ces trois décennies, une marque de presse reconnue, respectée et sollicitée bien au-delà de la communauté LGBTQI+. C’est qu’elle ne se contente pas de prêcher les convaincus, mais s’emploie à construire des ponts. À faire briller la culture queer comme le trésor qu’elle est pour toute la société. À revendiquer notre expertise sur de nombreux sujets de société : santé, famille, éducation, politique, etc. À plaider, encore et toujours, la cause des marges auprès des gouvernants, auxquels nous demandons des comptes. À poursuivre, envers et contre tout, notre engagement historique pour un monde plus inclusif.

Ce journalisme queer, il a besoin de vous. En ces temps orageux pour nos libertés, mobilisons-nous ! Une palette de moyens permet de soutenir très concrètement votre média : souscrivez à un abonnement, offrez‑en à vos proches, faites un don (c’est désormais possible, et défiscalisable), faites‑en la pub autour de vous… L’enjeu est crucial : plus que jamais, nos combats méritent un journalisme de qualité.

À lire aussi : Camille Cottin, Fatima Daas, Miles Heizer… au sommaire du têtu· de l'hiver