Avec leur marque Trashy Clothing, Omar Braika et Shukri Lawrence n’aiment rien tant que détourner les codes du luxe avec une esthétique kitsch, engagée et satirique. Leur premier défilé parisien se tient en marge de la Fashion Week ce vendredi 6 mars.
Tous deux palestiniens, Omar Braika et Shukri Lawrence se sont rencontrés sur les bancs de l’université, en Jordanie. Le premier réalisait des documentaires ; le second, des clips. "Moi, je jouais avec la fiction ; lui, avec la réalité, relate Shukri Lawrence. Nous avons senti que la mode permettait de réunir les deux thèmes dans un même espace narratif. C’est ainsi que nous sommes entrés dans la mode, par la narration."
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Trashy Clothing est née d’une volonté d’utiliser leur histoire personnelle "pour poser les bonnes questions". Pourquoi avoir choisi un nom en anglais plutôt qu’en arabe ? "C’est une manière d’entrer dans les espaces du luxe comme un cheval de Troie, expliquent les deux créateurs qui, à travers leur marque, portent leurs engagements en faveur de la cause palestinienne, des droits humains et des droits LGBTQI+ au Moyen-Orient. Nous ne faisons jamais de déclarations frontales, nous préférons la discrétion. Il y a des codes que nous partageons entre nous, et des références à la pop culture que seules les personnes queers peuvent saisir."
Pour ce duo, les gestes parlent plus fort que les slogans, d’autant plus quand ils sont assortis d’une dose assumée de satire : "Nous sommes très inspirés par des artistes satiriques palestiniens, comme le cinéaste Elia Suleiman [acteur et réalisateur chrétien palestinien de nationalité israélienne, nldr.] Dans ses films, il traduit notre réalité sans jamais la crier. Il montre l’absurdité des situations et permet au spectateur de s’identifier à notre vécu par l’humour." Mais la mode peut-elle changer quoi que ce soit ? Ils ont réfléchi à la sempiternelle question : "La mode n’est peut-être pas en elle-même un acte de résistance, mais elle documente, elle reflète, elle amplifie, elle met en lumière les contradictions qui nous entourent. C’est une chronique de notre époque."
Dès leur premier défilé, à la Fashion Week de Berlin, en 2018, le ton est donné : un mur, réplique du mur de séparation en Cisjordanie, est érigé sur le podium, obstruant carrément la vue du public. Bloqués, les spectateurs doivent se déplacer pour apercevoir les silhouettes, devenant partie prenante de la narration. Pour la saison printemps-été 2026, Trashy Clothing a dévoilé une collection "Bikini Diplomacy", réflexion ironique pleine de références pop sur le sexe comme outil de propagande. La collection interroge aussi la nostalgie et son usage opportuniste à des fins de pouvoir, dans la logique du "Make America Great Again".
Les références aux années 2000, leur époque fétiche, sont omniprésentes dans le vestiaire Trashy : jupes ultra courtes, polos, jeans taille basse. À cette nostalgie assumée, s’ajoute un important travail artisanal, notamment autour des perles de verre et de bois entièrement réalisées à la main. "Nous intégrons l’artisanat à chaque collection, afin de le préserver et de l’inscrire dans notre présent contemporain. Pour les broderies et le perlage, nous travaillons avec des artisans en Jordanie et en Palestine, ce qui est devenu beaucoup plus compliqué depuis la reprise de la guerre."
En quelques années, la marque a su fédérer une communauté d’artistes et de figures militantes qui la portent et en amplifient le message, de Mahmood à Yseult, en passant par Theodora, Sharok, Bella Hadid… "Ce que nous mettons dans une pièce n’est jamais exactement ce que la personne qui la porte en fait, observent les créateurs. À travers sa manière de la porter, son corps, son environnement, elle y ajoute sa propre histoire, faisant sans cesse évoluer l’histoire du vêtement. C’est une collaboration continue avec celles et ceux qui nous portent. Et l’histoire ne s’arrête jamais."
Trashy Clothing multiplie également les collaborations engagées, avec la marque berlinoise GmbH pour une capsule "Free Palestine", avec le designer mexicain Victor Barragán pour une collection dénonçant l’impérialisme américain, ou encore avec les agriculteurs palestiniens d’Olive Odyssey, plus loin de leur cœur de métier : "Nous avons créé une huile d’olive comme d’autres créent un parfum. Nous avons même imaginé une campagne avec des marins, en clin d’œil au Mâle de Jean Paul Gaultier." Prochain projet : un défilé à Paris, hors calendrier officiel, appuyé sur une collaboration avec Sheytan, la marque de bijoux de l’influenceuse d’origine libanaise Mia Khalifa. Pas étonnant que cette figure de liberté, qui s’est fait un nom en quelques mois dans le porno, leur ait tapé dans l’œil.
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Crédits photo : Christian Stemmler – Omar Sha3