interviewAurore Bergé : "Les guets-apens sur les applis ne sont pas des agressions ordinaires"

Par Nicolas Scheffer le 25/03/2026
Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations.

Afin de lutter contre le fléau des guets-apens homophobes, l'État a réuni quatre applications de rencontre, dont Grindr, pour élaborer un plan d'action et une charte d'engagement que nous détaille la ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé.

Comment appréhendez-vous le sujet des guets-apens ciblant des hommes gays sur les applications de rencontre ?

Aurore Bergé : Une partie de la société pense encore hélas que l’homosexualité relève d’un choix, d’une faute et même d’une déviance qu’il faudrait corriger. Les auteurs de ces guets-apens revendiquent d’ailleurs leurs actes sur les réseaux sociaux avec fierté. Lorsque vous ciblez des personnes, en raison de leur orientation sexuelle, que vous les piégez en leur donnant un rendez-vous, vous commettez un acte prémédité. Ces guets-apens ne sont pas des agressions ordinaires. 

Comment lutter contre ce phénomène ?

L’environnement numérique facilite le passage à l’acte. C’est pourquoi nous avons initié un travail avec les plateformes de rencontre pour qu’elles engagent des mesures pour renforcer la prévention et le signalement des guets-apens et mieux protéger les personnes ciblées. Derrière un écran, les auteurs pensent pouvoir échapper à la justice. C’est faux. Nous allons simplifier la coordination entre les applications et les forces de l’ordre qui pourront avoir accès aux données de ceux qui tendent des pièges. Nous renforcerons le bannissement pour qu’il ne soit plus possible de se réinscrire une fois que l’on a été exclu, et nous faciliterons le dialogue entre plateformes. 

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Les applications traînent les pieds quand il s’agit de prendre leurs responsabilités, comment leur faire confiance ? 

La collaboration entre l’État et les plateformes a été efficace. Tinder, Grindr, Bumble et Happn sont lucides sur le fait qu’il est aussi dans leur intérêt de mettre en place un environnement sécurisé à l’égard de leurs utilisateurs. Cela participe également à rappeler le cadre légal et les valeurs de la République, tout en diffusant des bonnes pratiques sur des plateformes qui ne sont pas toujours spécifiquement dédiées à un public LGBT+.

Comment concilier le renforcement de la sécurité avec le besoin légitime de rester anonyme sur ces applis ?

Le profil vérifié est un bon moyen d’y parvenir. Grâce à un selfie, une vérification de pièce d’identité, vous pouvez prouver qu’il s’agit bien de vous tout en restant sous pseudo sur votre profil. Il ne s’agit pas de lever l’anonymat, mais de permettre aux utilisateurs de filtrer les profils proposés selon qu’ils ont été vérifiés ou non. Pour beaucoup de personnes LGBT+, les plateformes de rencontres ont été et restent des espaces de liberté essentiels. L’idée n’est pas de restreindre cette liberté, mais qu’elle ne se conjugue jamais avec l’insécurité.

Les données des associations et du ministère de l’Intérieur montrent une augmentation continue des violences homophobes : comment casser cette dynamique ?

Nous avons progressé sur la formation des forces de l’ordre pour que chacun soit respecté et encouragé dans son dépôt de plainte, pour que la parole des victimes soit recueillie afin de nommer les faits, caractériser les infractions pour mieux condamner les auteurs. Dans chaque circonscription de police, il y a désormais un référent sur les questions LGBT+ et un délégué général à l’aide aux victimes. Nous avons massivement renforcé notre soutien à l’association FLAG! qui a créé une application pour signaler les violences subies et être mis en relation rapidement avec les bons interlocuteurs. Par ailleurs, nous avançons sur la création de centres LGBT+ dans l’hexagone et dans les Outre-mer, avec l’objectif clair d’un centre par département. Il y en aura 57 d'ici à la fin de l’année (contre 34 en 2022), bien au-delà l’engagement pris en 2022 d’en créer dix nouveaux. 

À un peu plus dun an de lélection présidentielle, notre sondage sur les intentions de vote LGBT donne 27 % pour le Rassemblement national (RN) de Jordan Bardella. Comment l’analysez-vous ?

Le Rassemblement national capitalise à la fois sur un discours sécuritaire, mais aussi identitaire vis-à-vis du fait religieux. Nous défendons la liberté d’être qui l’on est sur tous les territoires, dans les grandes villes, les quartiers populaires, les ruralités en hexagone et en Outre-mer. Il faut être lucide sur le fait qu’il y a encore des endroits dans la République où, pour des raisons culturelles ou religieuses, il est plus difficile de dire qui l’on est sans s’exposer au rejet, aux insultes ou aux violences. Nous devons convaincre que nous ne minorons aucune violences que subissent les personnes LGBT+. Le RN donne le sentiment d’affronter ce sujet, le problème, c’est qu’il le traite comme si par principe, du fait d’une origine, cela voudrait dire qu’on était nécessairement LGBTphobe. Personne n'est réductible à une origine culturelle. La lutte contre la haine anti-LGBT+ ne doit jamais devenir un prétexte pour attiser d’autres haines et tenter d’opposer les Français entre eux. 

Depuis que vous êtes ministre, on ne vous a pas beaucoup entendue sur la transidentité. Comment abordez-vous l’identité de genre ?

Ma position est sans ambiguïté : on ne choisit ni son orientation sexuelle, ni son identité de genre. L'homophobie et la transphobie tuent ; les personnes trans sont encore trop souvent victimes de violences, et c’est insupportable. Dans des périodes budgétaires contraintes, le gouvernement a continué de renforcer le soutien aux associations, parce que leur rôle est essentiel pour accompagner toutes les personnes concernées, y compris les personnes trans.

Êtes-vous favorable à la simplification des démarches de changement de genre à l’état civil ?

Pour l’heure, ce qui m’importe, c’est que la loi s’applique de la même manière partout sur le territoire. C’est pour cela que le garde des Sceaux a signé une circulaire pour rappeler la loi et les procédures. L’harmonisation des décisions constitue déjà un pas important. Il me semble que la loi a trouvé un équilibre qui garantit l’autonomie des personnes.E

Nous sommes à un an de la fin du second quinquennat dEmmanuel Macron. Comment envisagez cette année de campagne électorale ?

Mon obsession, c’est de convaincre que ni le Rassemblement national ni La France insoumise ne sont une solution pour 2027. Dans ce ministère, vous êtes confrontés au pire comme au meilleur de la société. Et le meilleur, c’est justement le niveau d’engagement dans la société. À nous de la protéger, de lutter contre les fractures, de réparer ce qui a été abîmé. J’y veillerai.

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Crédit photo : Geoffroy van der Hasselt / AFP