justiceGuets-apens homophobes : un procès édifiant, et huit ans de prison

Par Nicolas Scheffer le 05/12/2025
Guet-apens homophobe, notre dossier dans le magazine têtu·

Pour avoir piégé, en décembre 2022, quatre hommes gays sur internet afin de les détrousser dans sa cave, Ilies B. a été condamné par la cour d'assises d'appel de l'Essonne à huit ans de réclusion criminelle. Il aura fallu deux procès pour que l'accusé reconnaisse l'homophobie de sa démarche.

À l’énoncé du verdict de son procès en appel, Ilies B. reste impassible. Ni mouvement de colère en entendant sa condamnation à huit ans de prison, ni effusion de satisfaction du fait que celle-ci ait été réduite de cinq ans par rapport à la peine reçue en première instance – et alors qu’il risquait la perpétuité. Au cours des trois jours d'audience qui se sont déroulés cette semaine devant le tribunal judiciaire d’Évry-Courcouronnes, dans l'Essonne, l'accusé n'aura fendu l’armure qu'une seule fois : lorsque sa mère, âgée et malade, a témoigné à la barre pour raconter à quel point la situation de son fils l’a mise dans la difficulté. Quelques larmes ont alors coulé le long de la joue de cet homme de 28 ans.

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Les faits pour lesquels il était à nouveau jugé sont plutôt simples, et représentatifs des affaires qui se multiplient de guets-apens homophobes. Lui contactait ses victimes via la plateforme Coco (fermée entretemps par la justice, qui a mis en examen son fondateur et gérant) ou le site plansm.com, ciblant des hommes gays qu'il invitait dans l’immeuble de sa mère, chez laquelle il vivait, dans le 18e arrondissement de Paris. Il les faisait alors descendre dans les caves, où il les menaçait avec un Opinel ou une feuille de boucher. Une fois dépouillées de leur iPhone, les victimes devaient s’allonger au sol, sous une chaise de jardin les empêchant de se relever immédiatement. Dans cette position, elles devaient compter deux minutes, le temps que l’agresseur s’en aille. Devant l’une d’entre elles, Ilies a joué avec son couteau le long d’une canalisation métallique afin de mettre en scène son extorsion "comme dans les films".

13 ans en première instance

Lors du procès en première instance, en septembre 2024, l’accusé avait reconnu l’essentiel des faits mais avait nié avoir fait usage d’un couteau, reconnaissant simplement avoir menacé les victimes. Il réfutait surtout le caractère homophobe du crime, niant avoir proféré des injures homophobes – "Va crever sale pédé, c’est comme ça qu’on vous traite", par exemple –, admettant néanmoins avoir ciblé des homosexuels "parce qu’ils se déplacent plus facilement". Ces dénégations n’avaient pas empêché la première cour d’assises de reconnaître les deux circonstances aggravantes qui lui faisaient risquer la perpétuité : l’usage d’une arme ainsi que le caractère homophobe des agressions. Ce premier procès avait laissé un sentiment d’inachevé chez les quatre victimes, qui auraient aimé que leur agresseur s’explique sur ses motivations et, surtout, qu’il comprenne ce qu’il y a d’homophobe à viser des hommes gays. Mais c’est bien l'accusé qui a décidé de faire appel, dans l’espoir de voir sa peine diminuée.

Après trois ans de détention provisoire, Ilies B. a-t-il évolué ? Cela ne saute pas immédiatement aux yeux… "Vous conservez votre position, cest-à-dire que vous reconnaissez les extorsions ou les vols, mais vous contestez le caractère orienté vers la sexualité des parties civiles. C’est bien cela ?", l’interroge, dès les premières minutes de l’audience, le président de la cour d’assises, Michaël Humbert. "Oui, monsieur le Président", souffle l’accusé. Pendant une courte suspension d’audience, sa grande sœur, assise sur les bancs du public, tente de le raisonner : "Assume ! Fais confiance à tes avocats", l’exhorte-t-elle à travers la vitre du box des accusés. Quand l’audience reprend, l’accusé demande la parole et déclare : "Je me rétracte, je suis là pour dire la vraie vérité…", commence-t-il, avant de finalement reconnaître : "S’ils [les victimes, ndlr] ont dit que j’ai dit des insultes, c’est que c’est vrai… Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, j’ai dû répéter bêtement ce que j’ai entendu dans le quartier. Je suis profondément désolé."

L’angle mort de l’homophobie

Le témoignage des quatre victimes donne la mesure de l’impact sur leur vie quotidienne du traumatisme subi, qui persiste trois ans après les faits. Maxime (prénom modifié), 36 ans, attaché d’administration dans la fonction publique, n’a plus de vie sexuelle depuis cette nuit cauchemardesque. "Heureusement que ma famille m’a entouré, sinon je ne serais pas ici parmi vous", déclare Dylan, 31 ans, dont les deux parents et le frère ont fait le déplacement depuis la région lyonnaise pour assister au procès. Romain (prénom modifié), 46 ans et directeur d’une structure de vacances, témoigne quant à lui qu’il ne peut plus jouer du piano depuis que le nerf de son pouce a été sectionné lorsqu’il a tenté de se protéger devant la lame de son agresseur. Aujourd’hui encore, il peut être pris d’une crise de panique à la simple vue d’un couteau. Seuls quelques amis proches sont au courant de ce qui lui est arrivé, car il n’a pas pu en parler à sa famille. Florent (prénom modifié), habitant dans le sud de la France, conserve quant à lui depuis les faits une culpabilité de ne pas s’être montré plus prudent en se rendant à ce rendez-vous qui s’est avéré être un traquenard. "Aujourd’hui, je me méfie de tout le monde, je me sens spectateur de ma propre vie, et j’ai du mal à faire la fête", confie ce photographe de 29 ans.

Quand on revient à lui, l’accusé est catégorique sur son orientation sexuelle : il n’est pas attiré par les hommes. Les photos de son sexe en érection envoyées aux victimes ? Il les avait glanées sur Google. Et s’il a mis en place tout ce stratagème, qui l’a amené à parler à plus de 80 personnes sur plansm.com pour gagner quelques centaines d’euros, c’est parce qu’on lui avait donné un "tuyau". S’il connaît, enfin, si bien les codes des sites de rencontres gays, il dit les avoir appris sur le tas. "Je n’ai rien contre cette communauté", tente-t-il de convaincre. Dubitatif, le président de la cour l’invite à regarder "l’angle mort" de ses déclarations : "Quand vous conduisez une voiture, il y a un angle mort. La seule manière de savoir si une voiture vous talonne, c’est de tourner la tête. Il n’y a pas nécessairement de voiture mais, pour le savoir, vous devez tourner la tête. Il y a des choses qu’on ne voit pas mais qui existent", développe-t-il avec pédagogie. L’angle mort, en l’espèce, tout le public a pu le comprendre en particulier lors du témoignage de la mère de l’accusé, Fatima, 67 ans, musulmane à la piété affichée et qui a grandi en Algérie. Lorsqu’on lui demande comment elle réagirait si son fils était homo, elle répond, sans l’aide de sa traductrice : "Je ne l’accepterais pas, pas de ça chez moi."

La justice reconnaît l’homophobie

De la pédagogie, il en faut aussi pour rappeler que pour retenir la circonstance aggravante d’homophobie, il ne faut pas nécessairement démonter une haine préalable des homosexuels, le fait que les crimes aient ciblé spécifiquement des gays, sur la base des préjugés liés à l’orientation sexuelle, suffit à caractériser les faits. En l'occurrence, Ilies admet très clairement avoir visé des hommes gays car "c’était plus simple", notamment car il pouvait leur réclamer en amont des photos pour vérifier que la corpulence de ses victimes ne surpasserait pas la sienne. Autre préjugé qu'il admet : "Je pensais qu’ils n’iraient pas porter plainte." Raison pour laquelle l’enquête de police, comme dans de nombreux cas de guets-apens homophobes, a été si simple à mener. Le jeune homme n’a même pas pris la peine de cacher son adresse IP, ni son visage sur les nombreux selfies qu'il envoyait à ses victimes, lesquelles connaissaient jusqu’au code d'entrée de l'immeuble de son domicile, chez sa mère.

"Ce procès, ce n’est pas celui d’un simple vol de téléphone portable, mais celui d’un stratagème, les guets-apens homophobes, où l’on vient attenter à l’altérité des personnes, à ce qui les distingue des autres", plaide Me Jean-Baptiste Boué-Diacquenod, qui observe cependant : "Nous constatons malgré tout que vous avez fait un pas en reconnaissant l'intégralité des faits commis." Et Me Michaël Belle de rebondir sans cacher son scepticisme : "Monsieur B. a certes reconnu des choses. Mais ces mots sonnent-ils justes ?". Pour la défense, Me Marc Denis enfonce le clou : "Mon client a évolué en n’osant plus remettre en cause la parole des victimes."

Avant l'énoncé du verdict, l’avocate générale, Isabelle Poinso, rappelle l’enjeu sociétal derrière cette affaire : "J’espère que ce procès permettra à toutes les victimes de se sentir légitimes, car on en recense une par semaine. Toutes doivent se sentir fondées à porter plainte car le seul coupable, c’est monsieur B." En annonçant la peine, certes allégée depuis la première instance mais qui reste lourde, le président de la cour souligne, de sa grosse voix, la spécificité des guets-apens homophobes, qui rend le traumatisme si intime : "Dans l’appréciation de la gravité des faits, nous reconnaissons que les victimes se sont approchées de vous dans la perspective d’avoir un rapport sexuel. Quand on s’avance vers un partenaire sexuel, on expose son intimité. Les faits commis dans cet espace-là font effraction dans l’intimité." Près de 50 ans après l’affaire du Manhattan, où des gays ont été sanctionnés, jusqu’en cassation pour avoir eu des relations sexuelles dans un bar gay clandestin, la justice sait enfin reconnaître qui sont les victimes, et qui sont les bourreaux.

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Illustration : Romain Lamy pour têtu·

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