Abo

reportageÀ Dijon, danger sur le cruising

Par Nicolas Scheffer le 11/07/2025

[Reportage à retrouver dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] Depuis des dizaines d'années, les Dijonnais amoureux de la nature se retrouvent pour baiser autour du lac Kir. Mais la multiplication des agressions homophobes fait aujourd'hui planer la peur sur les adeptes du cruising.

Illustration : Manon Molesti pour têtu·

Le lac Kir, en bordure de Dijon (Côte-d'Or), est le lieu parfait pour passer un dimanche ensoleillé : des mecs torse nu jouent au volley-ball sur la plage, des étudiants viennent réviser leurs partiels, des pères négocient avec leur enfant l'achat d'une glace avant le dîner… Le soir, d'autres hommes (peut-être les mêmes) se retrouvent dans les buissons environnants. L'habitude est ancienne. Pourtant, quand j'annonce vouloir y faire un tour, on m'avertit directement sur Grindr : "Fais bien attention à toi, des mecs viennent casser du pédé." Depuis plusieurs années, en effet, les agressions se multiplient sur ce lieu de cruising : des petites bandes s'attaquent à des hommes seuls, les détroussent et les laissent parfois pour morts. À chaque belle saison, désormais, le journal local, Le Bien public, tient la chronique de ces violences anti-gays. À Dijon, tout le monde a lu l'article sur trois agressions particulièrement violentes qui sont encore survenues fin mars, et la commu s'inquiète.

À lire aussi : "On ne retournera pas au placard !" têtu· célèbre ses 30 ans

"Je ne vais plus au lac Kir, m'écrit un quadra sur Grindr. Il y a quelques années, j'ai été menacé avec un flingue. Une bande de jeunes cherchaient à m'intimider en tournant en scooter autour de ma voiture. J'étais figé sur mon volant." Quand j'arrive vers 22 h près du lac artificiel (baptisé du nom d'un ancien maire, qui le donna aussi à la fameuse boisson à base de crème de cassis), la nuit tombe, les rires enfantins sont remplacés par le coassement des crapauds. Je me sens un peu seul…

Sur un parking désert

Les amateurs de sexe en plein air se sont partagé il y a bien longtemps les différents parkings du coin : celui-ci est consacré aux rencontres entre hommes, tel autre aux couples échangistes (hétéros), un troisième au voyeurisme… Je me concentre sur la zone gay, le plus proche du centre-ville : une retenue d'eau, la plage, des toilettes publiques, le tout abrité par des arbres. Une voiture se gare, puis, après quelques minutes, change de place de stationnement. Je fais à peine quelques pas pour me dégourdir les jambes que ses phares se braquent sur moi.

À l'intérieur, Yves, la soixantaine, m'accueille la main sur le paquet. C'est un vieil habitué, qui regrette un peu le temps glorieux d'avant les réseaux sociaux où il y avait plus de monde sur le lac Kir. Aujourd'hui, il est plus suspicieux quand il vient. Un jour qu'il s'amusait avec un garçon, deux types venus de la cité voisine ont débarqué pour "casser du pédé". Heureusement, Yves et son camarade de jeu ont réussi à s'enfuir et s'en sont tirés avec plus de peur que de mal.

Désormais, il fait comme beaucoup de mecs qui viennent ici. Sur place, il se connecte à Grindr (il n'utilise l'application qu'ici, puisque dans sa campagne les garçons sont toujours trop loin) et contacte les profils les plus proches. Parfois, certains sont déjà sur place, souvent sans photo de profil. Passer par Grindr lui évite de sortir de son véhicule et de racoler à la vue de tous. Tiens, justement, un mec bien monté lui propose de le rejoindre sur le pont, à une centaine de mètres. Mais, problème, Yves ne veut pas sortir de sa voiture, et l'autre ne veut pas monter dans celle d'un inconnu…

"Il y a deux ans, on a vu quelqu'un courir pour sortir du bosquet… Un mec s'y était fait matraquer avec une barre de fer."

Je le laisse à son dilemme et vais à la rencontre de deux garçons qui discutent à l'autre bout du parking, assis sur le capot d'une Picasso grise éclairée par un lampadaire. Karim, 41 ans, responsable de rayon dans un supermarché, et Denis, 57 ans, conducteur de camion-poubelle, ne sont pas en train de se draguer. Ils sont amis, inséparables même : ils passent les fêtes de fin d'année ensemble, dînent au restaurant comme un petit couple, et vont baiser de concert au lac Kir.

Eux aussi sont des habitués du lieu. Mais ils viennent toujours à deux. "Je ne pourrais pas laisser Karim y aller seul, confie Denis. Il y a deux ans, on a vu quelqu'un courir pour sortir du bosquet… Un mec s'y était fait matraquer avec une barre de fer." Alors, comme des adolescentes qui gardent la porte des toilettes à leur copine, quand l'un s'amuse, l'autre fait le guet, prêt à intervenir en cas de pépin.

Tous deux se définissent comme des "résistants", la survivance d'un temps où le cruising représentait l'alpha et l'oméga de la sexualité gay : c'était bien plus excitant qu'un "tu ch ?" envoyé à l'ensemble de ses favoris un soir de dèche. Mais sur les parkings la patience est de mise, car il y a moins de monde que sur les applis. "À une époque, on baisait côte à côte jusqu'au petit matin, se souvient Denis. On venait en short ultra court, sans craindre de se faire agresser. Les travestis allaient se changer dans les toilettes publiques et sortaient avec leur perruque, ils s'habillaient comme ils l'entendaient. Comme on était plusieurs dizaines de mecs, personne n'osait venir nous emmerder." En cet âge d'or, il arrivait que tous les bosquets soient occupés tant il y avait de monde. Les derniers arrivés devaient donc attendre qu'une place se libère. "Ça me manque, cette époque rêvée où l'on baisait sans se soucier de quoi que ce soit, se désole Karim. Ce lieu, c'était le nôtre."

L'épidémie de covid aurait mis un coup d'arrêt à la fréquentation du lac le soir, et la répétition des agressions violentes ont fini de dissuader la plupart des garçons. Au cours de la soirée, pourtant en plein milieu d'un week-end de quatre jours propice aux aventures, je ne verrai pas défiler plus d'une dizaine d'hommes sur place.

Agressions en hausse

C'est sur le lac Kir que Bob a rencontré son futur mari en 1992. Selon lui, rien n'a vraiment changé autour de la pièce d'eau : "Il y avait déjà des agressions homophobes dans les années 1990, ça a toujours été un endroit malfamé, sauf qu'on n'en parlait pas de peur de ternir l'image bourgeoise que s'est donnée Dijon." La ville, depuis, s'est transformée : "Beaucoup de Parisiens sont venus s'installer, attirés par la proximité avec la capitale. Aujourd'hui Dijon est beaucoup plus LGBT-friendly." Pour preuve, deux bars queers ont récemment ouvert : le Lambda en 2023, puis le Locko en 2024. Le second est d'ailleurs bondé lorsqu'on en pousse la porte. "C'est par rapport à cette évolution que la persistance de ces agressions nous choque davantage", estime Bob. À cause aussi du niveau accru de violence : un jour de l'été 2020, sur le pont du lac, un homme a été lynché par une dizaine d'agresseurs ; 90 jours d'interruption totale de travail (ITT) lui ont été délivrés.

Emma, femme trans de 48 ans, en talons aiguilles et bas résille, vient au lac Kir en camionnette plusieurs fois par semaine, depuis vingt-cinq ans – une habitude prise avant même sa transition. "Ça m'est arrivé de me faire emmerder. Il ne faut pas répondre par une attitude violente, c'est ce qu'ils cherchent, il vaut mieux être diplomate, conseille-t-elle. Mais quand je sens que la situation dérape, je donne mon cul. Je préfère ça que de me faire tabasser."

"Plus il y a de procédures, mieux les forces de l'ordre peuvent recenser les lieux des agressions pour y faire davantage de rondes."

Il y a deux ans, Yannick Hoppe, ancien maire du Bourget (Seine-Saint-Denis), se promenait avec un ami au bord du lac – même pas pour draguer. Un homme leur a sauté dessus avec un couteau en criant "mort aux pédérastes". Poignardé trois fois, il a porté plainte. Mais deux ans plus tard, il est sans nouvelles du dossier. Néanmoins, la justice reconnaît parfois le caractère homophobe des agressions commises sur le lac Kir : en 2024, un jeune homme a été condamné à quatorze mois de prison avec sursis pour avoir tiré sur un quadra avec un pistolet airsoft deux ans auparavant.

Dans ce contexte de hausse des agressions, la préfecture réunit une fois par an les associations LGBTQI+ pour qu'elles rapportent auprès des élus et des forces de l'ordre ce qu'elles constatent sur le terrain. "Police et gendarmerie nous préviennent rapidement lorsqu'une plainte leur parvient afin que nous puissions donner l'alerte sur les réseaux sociaux. L'information circule aussitôt sur nos canaux de discussion et de prévention", indique Emmanuel Bodoignet, président de Aides Bourgogne-Franche-Comté.

Christophe Berthier, adjoint chargé de la lutte contre les discriminations à la ville de Dijon, encourage les victimes à porter plainte : "Plus il y a de procédures, mieux les forces de l'ordre peuvent recenser les lieux des agressions pour y faire davantage de rondes." Ainsi, une antenne municipale associative a été mise en place en 2009 pour accompagner toutes les victimes, que ce soit pour trouver du soutien ou un conseil juridique. L'affaire est prise au sérieux : pour l'adjoint, le cruising au lac Kir est "patrimonial", tant il s'inscrit dans la culture de la ville depuis bien longtemps. Faudrait-il mobiliser Stéphane Bern pour protéger notre tradition ?

* Prénoms modifiés.

À lire aussi : Fier comme un bar-tabac : à Lons-le-Saunier, le buraliste est de la famille

reportage | Bourgogne-Franche-Comté | cruising | violences | guet-apens | magazine | homophobie