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interviewPhilippe Corbé : "Trump est un Orbán sous stéroïdes"

Par Nicolas Scheffer le 06/01/2026
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[Interview à lire dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Directeur de l'information de France Inter, Philippe Corbé fut correspondant de RTL à New York durant toute la première présidence Trump. Le journaliste publie un nouveau livre, Armes de distraction massive, en librairies ce 7 janvier, qu'il a pensé comme un discours de la méthode trumpiste.

"Impose l’histoire que tu veux raconter avant que les faits ne te donnent tort, ne t’excuse jamais, attaque toujours." Les conseils que le jeune Donald Trump avait reçus de son mentor, l’avocat à la réputation sulfureuse Roy Cohn, résonnent vivement aujourd’hui, quarante ans plus tard. Le journaliste Philippe Corbé, qui fut correspondant de RTL à New York durant toute la première présidence Trump, avait déjà raconté, en 2020, dans une biographie, Roy Cohn, l’avocat du diable, comment cet homosexuel dans le placard, mort du sida en 1986, était devenu le Pygmalion du futur président des États-Unis.

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Depuis le retour au pouvoir d’un Donald Trump encore plus trumpiste que la première version, Philippe Corbé a déjà eu l’occasion de faire paraître une sélection de textes dans Les Femmes contre le ­trumpisme (Grasset) ainsi qu’un essai écrit avec Thomas Snégaroff intitulé Les Nouveaux Oligarques. Comment les milliardaires américains imposent leur vision au monde (Les Arènes). Ce 7 janvier, il publie Armes de distraction massive chez Grasset, un nouvel essai dans lequel il analyse la première année à la Maison-Blanche du 47ᵉ président des États-Unis, cette fois par le prisme du pouvoir de divertissement dont use et abuse le milliardaire, dont il a compris comme personne le potentiel électoral dans nos sociétés du spectacle.

  • Quel regard global portez-vous sur la première année du second mandat de Donald Trump ?

Cette année a été marquée, aux États-Unis, par un bras de fer permanent entre une dérive autoritaire et la défense des institutions de la démocratie américaine. Le premier mandat de Donald Trump en avait été protégé par les “adultes dans la pièce” à la Maison-Blanche, qui parvenaient à atténuer les effets dévastateurs des décisions du président. Par exemple, lors des émeutes liées à la mort de George Floyd, alors que la présidence avait réclamé qu’on envoie l’armée, le ministre de la Défense avait refusé. Depuis le début du second mandat, en janvier dernier, ce n’est plus le cas : la stratégie est de forcer les limites constitutionnelles et de saturer les tribunaux en multipliant des décrets manifestement illégaux.

  • Assiste-t-on, selon vous, au début d’une présidence autoritaire, voire dictatoriale ou même fasciste, comme on peut l’entendre dire ?

Je me méfie de ces termes, car Donald Trump ne fait pas usage d’un droit d’exception. Il a été élu régulièrement et, surtout, un grand nombre des recours déposés contre ses décrets aboutissent, ce qui le limite dans son action. Reste qu’il met en scène un pouvoir autoritaire mû par une idéologie illibérale. Trump est, en somme, un Viktor Orbán sous stéroïdes. Les deux moments de vérité seront les élections de mi-mandat, en avril 2026, puis, surtout, l’élection présidentielle de 2028, dans la perspective de laquelle Trump se place déjà comme candidat, alors que, constitutionnellement, il ne peut pas briguer un troisième mandat.

  • Comment expliquer qu’un pays aussi attaché à la liberté et à la démocratie se soit mis dans une telle situation ?

Si Donald Trump est revenu au pouvoir, c’est parce qu’il sait mieux que personne comment capter et détourner notre attention. Avec lui, c’est le show permanent, comme lorsqu’il convoque tous les amiraux de l’armée pour les sermonner sur leur corpulence, et avec des moments de sidération quand, par exemple, il dit vouloir annexer le Canada aux États-Unis. En se focalisant sur le spectacle, on perd de vue les vrais sujets qui se trouvent dans son bras de fer institutionnel avec la démocratie.

  • La récente décision de la Cour suprême de ne pas remettre en cause le droit au mariage des couples homos marque-t-elle une limite au pouvoir de Donald Trump ?

Même si la Cour suprême fait preuve d’indépendance, ce n’est pas frontal. Et Donald Trump n’a pas vraiment fait campagne contre le mariage des homos. C’est plutôt le signe que les républicains sont divisés et, pour l’heure, plutôt favorables au mariage entre personnes du même sexe. Il faut se souvenir que si, en France, l’argument qui a prévalu à l’ouverture du mariage aux couples homos était celui de l’égalité des droits, c’est davantage celui de la liberté de faire famille qui a été déterminant aux États-Unis, soit un argument compatible avec l’idéologie ­conservatrice. Cependant, comme désormais pour tous les droits, il est impossible d’affirmer que ce droit est un acquis définitif.

  • Le parti démocrate a récemment remporté plusieurs victoires électorales : à New York, en Virginie, dans le New Jersey ou encore en Californie. Est-ce le signe d’un essoufflement du trumpisme ?

Ce qui impressionne, c’est l’ampleur des défaites du camp Trump. C’est d’ailleurs le fil rouge de toutes ces candidatures démocrates victorieuses, qui représentent les différentes chapelles du progressisme. Les démocrates ont mobilisé sur un message anti‑Trump ainsi que sur le coût de la vie, un argument très fédérateur. Mais la victoire sans appel de Zohran Mamdani à la mairie de New York en dit davantage sur l’identité cosmopolite de la ville qu’elle ne nous donne d’enseignement à l’échelle nationale. Il y avait davantage d’enjeux dans l’élection du gouverneur de Californie, Gavin Newsom, qui apparaît désormais comme un candidat démocrate potentiel à la Maison-Blanche.

  • Les États-Unis, où la polarisation politique paraît extrême, sont-ils menacés d’une division profonde ?

Aux yeux de Donald Trump, la société américaine est en quelque sorte entrée dans une guerre civile froide. De fait, deux Amériques se font face sans plus se parler, s’écouter ni se trouver de points communs. C’est un conflit qui existe depuis les années 60, mais là où les présidents précédents ont tenté de rassembler, l’actuel creuse volontairement l’écart : la bataille est culturelle, et Donald Trump gouverne avec ce prisme.

  • L’assassinat de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk a-t-il marqué un coup d’accélérateur dans cette bataille ?

Ce qui m’a frappé, c’est qu’il est instantanément devenu un martyr, une sorte de Martin Luther King conservateur. Charlie Kirk a représenté une jeunesse post-MeToo qui a le sentiment d’une crise de la masculinité, un électorat qui a été particulièrement important pour Donald Trump.

  • La défaite de Kamala Harris marque-t-elle, comme d’aucuns l’ont analysé, la faiblesse de l’idéologie woke face aux sirènes du lobby réactionnaire ?

Ce n’est pas tant une défaite idéologique que celle d’une méthode. Kamala Harris a surtout été floue, avec une volonté de se détacher de son image de procureure de Californie, dans un pays où les personnes noires et latinos sont surreprésentées dans les prisons, tout en n’apparaissant pas seulement comme la candidate des minorités. Le Parti républicain a quant à lui cherché à mobiliser l’électorat masculin, voire masculiniste, en utilisant, par exemple, des arguments transphobes. Dans les tout derniers jours de campagne, l’équipe de Donald Trump a dépensé des millions de dollars en publicité sur ce slogan cruel : "Kamala est pour iel, Donald Trump est pour vous." Là encore, un écran de fumée efficace de Donald Trump tandis que Kamala Harris peinait à mobiliser sur la défense les institutions américaines.

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Crédit photo : Andrew Caballero-Reynolds / AFP

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