[Reportage à retrouver dans le magazine du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] En Bretagne, dans le bien nommé Finistère, Yuna et Mari-Soraya ont trouvé leur liberté sans abandonner leur famille choisie lesbienne.
Photographie : Yvelizra pour têtu·
Entre elles, l’important, c’est la côte. Installées à Logonna-Daoulas, dans le Finistère, à une trentaine de minutes de Brest, Yuna et Mari‑Soraya y consacrent une grande partie de leur vie. Née les pieds dans l’eau à quelques encablures de là, la première aidait déjà ses parents sur les marchés. Après une scolarité en breton et des études de sport qui l’ont menée à Strasbourg, puis à Nantes, elle est tout naturellement revenue à son littoral chéri. "J’ai toujours aimé pêcher et être près de la mer, c’était juste une question de temps", philosophe-t-elle. Entretemps, Yuna a profité de la vie citadine pour sortir du placard.
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Nantaise d’origine, Mari‑Soraya a choisi une formation de marin, puis en ostréiculture, mais c’est la pêche à la palourde qui lui a fait rejoindre la Bretagne pour en faire son gagne-pain. "C’est un métier passion assez rude quand on vient de la ville, mais c’est mon choix. Mes seuls patrons sont la lune et le baromètre", argue-t-elle, tout sourire. Dans le même bateau depuis cinq ans, le couple de trentenaires s’est construit ici son port d’attache, une maison chaleureuse taillée dans la pierre, baptisée "Ty Jeanne".
Le charme discret de la conchylicultrice
Dans ce métier, les femmes sont rares. Agenouillée sur sa planche de bodyboard, un râteau à la main, Mari‑Soraya se confie en grattant le sol gras à la recherche de palourdes : "J’ai du mal à rester enfermée et j’aime mes moments de solitude. Ici, je suis tranquille, j’écoute des podcasts ou le dernier album de Rosalía, tout en étant bercée par les éléments de la nature…" Elle ne dirait certes pas non à quelques moments de rigolade avec des collègues, mais elle leur préfère définitivement la paix inégalable de son environnement de travail, évoluant au gré des marées. Une fois sa pêche terminée, elle vend directement ses coquillages aux restaurateurs locaux. Tout en relevant la tête pour promener son regard sur le paysage humide et brumeux de la vasière, elle résume : "Je suis très contente de mon métier et de ma vie de gouine dans la rade [de Brest, ndlr.]."
Les deux trentenaires se sont rencontrées sur l’exploitation ostréicole des parents de Yuna. "Elle m’a fait craquer avec sa salopette Guy Cotten", sourit Mari‑Soraya, quand Yuna rétorque : "Et toi, tu m’as tapé dans l’œil quand tu réparais ta Mobylette." C’est sur une plage de Plougastel que l’évidence s’impose entre ces deux cœurs unis par la passion du sport et des coquillages. Aujourd’hui, Yuna a quitté l’entreprise familiale et remisé ses bottes en caoutchouc. Avec sa structure Dousik sport santé ("dousik" signifie "doucement", en breton), elle dispense des cours de sport et de motricité dans des structures de soin. En parallèle, au sein d’un club fondé par son amie Virginie, elle encadre des séances de longe-côte, c’est-à-dire de marche aquatique, le corps à moitié immergé dans la mer, le long des plages.
Loin du cliché d’une ruralité synonyme de placard ou d’isolement, le couple s’est construit ici son propre Gouinistan. Dans une ambiance conviviale et locale, les deux femmes organisent des "bingos locos" entre performances, musique et danses traditionnelles. Militantes, elles reversent les fonds récoltés à des associations communautaires, comme Les Détraqueers, basée à Brest, qui vient en aide aux réfugié·es LGBT+ de la région. Résultat, s’amuse le duo hyperactif, "nous sommes entourées de personnes queers et de pas mal de lesbiennes".
Plus largement, une vie queer s’organise dans la région autour de la solidarité et d’animations communautaires. Des "cafés lesbiens" ont ainsi récemment vu le jour grâce à Patoche, leur "filleule queer" de 42 ans, tout juste sortie du placard. "Un petit territoire, ça rapproche, souligne Yuna. La plupart de nos amies queers travaillent dans la poissonnerie, la menuiserie ou la bricole. Nos relations tournent beaucoup autour de l’entraide." Engagées dans un parcours de procréation médicalement assistée (PMA), elles envisagent leur famille dans le même esprit, mariant leur désir de parentalité avec leur famille choisie : "Un couple de copines est aussi en parcours PMA, alors on se serrera les coudes pour élever nos petits coquillages. Je sens que je vais vieillir entourée de toutes ces personnes", se réjouit Mari‑Soraya, heureuse comme une palourde à marée haute.
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