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politiqueHomophobie d'État au Sénégal : le pas de deux de LFI avec le Pastef

Par Nicolas Scheffer le 09/10/2026
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[Article à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Jean-Luc Mélenchon a publiquement marqué son désaccord avec le programme homophobe du parti au pouvoir au Sénégal. Mais depuis que celui-ci est passé aux actes, son parti, La France insoumise, se montre beaucoup plus discret.

En mai 2024, devant des étudiants réunis à Dakar, Jean-Luc Mélenchon assume son désaccord avec Ousmane Sonko. Le Premier ministre sénégalais vient de dénoncer la place accordée aux questions LGBT dans les programmes des institutions internationales, parfois érigées selon lui en condition de partenariats financiers. Le leader de La France insoumise (LFI) lui répond sans détour : "Je suis le premier législateur français qui ai déposé un texte de loi à propos de la possibilité du mariage homosexuel. […] J’assume la position politique que j’ai voulue et je ne chercherai pas à vous l’imposer."

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Deux ans plus tard, le désaccord prend une autre dimension. Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), le parti d’Ousmane Sonko, est arrivé au pouvoir en 2024 avec l’élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence. Il passe alors de la parole aux actes. En mars 2026, le Parlement sénégalais adopte le doublement des peines de prison encourues pour homosexualité, qui passent de cinq à dix ans. "C’est la première loi que j’ai déposée, moi-même, à l’Assemblée nationale", se félicite Ousmane Sonko.

Pendant que les arrestations se multiplient dans le pays, plaçant les associations LGBT en alerte de Dakar à Paris, la mélenchonie, habituellement prompte à dénoncer les atteintes aux droits humains, reste très discrète. Le 19 mai, l’eurodéputée Manon Aubry finit par exprimer sur X son "profond désaccord avec cette persécution". C’est cette gêne manifeste que têtu· soulignait dans son éditorial du numéro précédent, dédié à nos adelphes du Sénégal. Le député insoumis Andy Kerbrat, pourtant investi sur ces sujets, s’en est insurgé, qualifiant têtu· de "journal des gays de droite". À quel point le mouvement est-il prêt à se contorsionner pour justifier ce compagnonnage ?

Depuis plusieurs années, LFI entretient avec le parti souverainiste et panafricaniste, fondé en 2014 par Ousmane Sonko, des liens privilégiés. Ils se retrouvent autour d’un discours de rupture avec l’ordre politique établi et d’une critique des rapports de domination hérités de la colonisation.

Leur rapprochement s’est concrétisé lors de la présidentielle sénégalaise. Face à Macky Sall, au pouvoir depuis 2012 et accusé de dérive autoritaire, le duo formé par Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye incarne l’alternance et séduit la jeunesse. Un an avant le scrutin, dans un contexte de répression de l’opposition et de vagues d’arrestations, Ousmane Sonko est emprisonné après sa condamnation pour "corruption de la jeunesse" dans une affaire où il est accusé de viol. Jean-Luc Mélenchon prend alors sa défense. "Au Sénégal le chef de l’opposition Ousmane Sonko est menacé d’inéligibilité. Cela alarme, à juste titre, les amis de ce pays longtemps un modèle de démocratie", écrit-il sur X. "Dans un contexte où la France était accusée par le peuple sénégalais de soutenir Macky Sall, nous voulions incarner une voix défendant un renouveau démocratique", explique aujourd’hui à têtu· le député Arnaud Le Gall, qui conseille le leader de la gauche radicale sur les questions africaines.

L’homophobie d’Ousmane Sonko n’est pourtant pas une découverte postérieure à son accession au pouvoir. Depuis le début des années 2020, le futur Premier ministre n’hésite pas à mettre de l’huile sur le feu dans un pays où se multiplient les manifestations anti-LGBT à l’appel d’organisations islamistes. "La loi criminalisant l’homosexualité sera l’une des premières que je ferai voter", tweete-t-il dès 2022.

Arnaud Le Gall réfute néanmoins tout flottement dans la diplomatie de son parti : "Nous avons soutenu l’alternance démocratique mais à aucun moment nous n’avons approuvé le programme du Pastef. Nous avons été très clairs sur la condamnation de l’homophobie au Sénégal et nous n’avons pas formalisé d’alliance avec le Pastef" insiste-t-il. Le député souligne aussi que LFI a refusé de se rendre à un congrès du parti au pouvoir en juin. Très clairs, vraiment ? En France, où vit une importante diaspora sénégalaise, plusieurs épisodes racontent une position autrement plus inconfortable…

À Saint-Denis, l’abstention

Dans la capitale de la Seine-Saint-Denis, dirigée depuis mars par l’Insoumis Bally Bagayoko, le socialiste Mathieu Hanotin a proposé au conseil municipal du 25 juin un "vœu de soutien de la ville de Saint-Denis aux personnes LGBT+ persécutées au Sénégal et réaffirmant l’universalité des droits humains". Une initiative symbolique a priori assez consensuelle. Mais l’adjointe insoumise à la vie associative, Diangou Traoré, s’inquiète que le texte s’adresse directement à la diaspora sénégalaise : "Nous préférons éviter toute formulation pouvant être interprétée comme une mise en cause des personnes ayant des rapports privilégiés avec le peuple sénégalais", argue-t-elle au micro.

Le débat, organisé en fin de séance, se prolonge. Jimmy Markoum, élu communiste de la majorité, dénonce l’"impensé néocolonial" de la proposition. "Remettre en cause, de manière aussi claire dans les formulations utilisées, la souveraineté nationale d’un pays héritier de la domination coloniale est illégitime et contre-productif", plaide-t-il. Sa solution : noyer la répression homophobe sénégalaise dans une dénonciation plus large de la "vague conservatrice mondiale".

"Sans dire que les problèmes n’existent qu’au Sénégal, on doit pointer que cette loi envoie en prison des gens qui n’y allaient pas avant le mois de mars !" répond Mathieu Hanotin. Bally Bagayoko donne raison à Jimmy Markoum sur plusieurs de ses remarques, qu’il juge "de bon sens", et pointe les "insuffisances" du texte socialiste. Le vœu est adopté, mais les élus LFI se sont abstenus.

À Sarcelles, "mon ami, mon frère"

À quelques kilomètres de là, les relations avec le Pastef sont chaleureuses. À Sarcelles, dans le Val-d’Oise, la section locale du parti sénégalais organise, le 20 juin, un barbecue auquel participe Alioune Sall, ministre de la Communication du Sénégal jusqu’en juin dernier, et qui vivait auparavant en France.

Un élu français est aussi de la partie : Carlos Martens Bilongo, député LFI. Sur les réseaux sociaux, le duo affiche sa proximité, se donnant du "mon ami, mon frère". "Les deux se connaissent de longue date", relativise Arnaud Le Gall. Et pour cause. Avant l’élection présidentielle, Alioune Sall avait été chargé par Ousmane Sonko de mobiliser la diaspora sénégalaise en France, estimée entre 200 000 et 300 000 personnes. La section française du Pastef revendiquait alors 10 000 adhésions à jour et a joué un rôle important dans l’alternance au Sénégal. Cette force militante pourrait-elle demain servir une autre campagne ? "Aujourd’hui, on n’a pas prévu de faire campagne pour Jean-Luc Mélenchon mais si le Pastef nous le demandait, on le ferait", admet Baba Diallo, responsable de la section locale du parti. Ceci explique sans doute cela.

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Crédits photo : Seyllou/ AFP