Festival de Cannes : le journal de bord du queer Cannes

Chaque jour, TÊTU vous emmène à la rencontre des films et des personnalités queers qui font le festival de Cannes.

C'est parti ! La 74e édition du festival de Cannes a commencé sur la Croisette. Oublié, le Covid-19. La fête annuelle du cinéma reprend de plus belle, avec la fine fleur des cinéastes internationaux, des stars venues de toute la planète, et un jury qu'on adore déjà. Présidé par Spike Lee, il invite notre idole de toujours Mylène Farmer, aux côtés de Mélanie Laurent, Jessica Hausner, Song-Kang Ho, Kleber Mendonça Filho, Maggie Gyllenhaal, Mati Diop et Tahar Rahim.

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Chaque jour, le journaliste Franck Finance-Madureira, par ailleurs président de la Queer Palm, vous emmène avec lui à la rencontre des films et des personnalités queers qui font le festival.

Queer Cannes, jour 1 : Jodie et Annette 

Tout a commencé comme dans un rêve de cinéphile queer. Le grand retour, presque incongru en plein mois de juillet, du festival de cinéma le plus mythique, après près d’un an et demi d’absence, a offert hier soir un combo instantanément culte : Jodie Foster remerciant sa femme pour leurs soirées pyjama-télé après avoir reçu une Palme d’or d’honneur des mains de Pedro Almodovar sous le regard de Mylène Farmer, membre du jury d’un Spike Lee tout de rose vêtu ! N’en jetez plus !

Changement de décor et autre grand retour, celui de Leos Carax avec Annette, film musical d’ouverture, 9 ans après son sublime Holy Motors.

S’il on peut reconnaître à Carax un talent presque surnaturel pour créer des images iconiques, se permettre des envolées lyriques visuelles fascinantes qui convoquent, ici, l’univers du conte, l’histoire du cinéma mondial et la musique des Sparks, Annette se crashe de façon violente quand le film se confronte au réel, à l’époque. Qui sait finalement où veut en venir le cinéaste avec son portrait d’humoriste masculiniste, manipulateur et pas drôle dans lequel Adam Driver et lui ne semblent faire qu’un ? Critique expiatoire de la masculinité toxique ou plaidoirie gênante en forme d’auto-absolution ? Vision datée et relativement binaire des relations femmes-hommes ou brûlot anti #metoo ? Une chose est sûre, Carax pourra se targuer d’avoir réalisé la comédie musicale la plus hétéro de toute l’histoire du cinéma.

 

La rencontre du jour : Jonas Ben Ahmed, comédien

 

 

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Le comédien nous raconte sa première montée des marches hier soir, afin d’honorer A Good Man parmi les films labelisés « Cannes 2020 ».

« C’était stressant, être à l’heure, dans la bonne tenue… Mais ça passe très vite, on ne se rend compte de rien. Dans ces moments-là, toute ma vie peut se résumer avec des « si on m’avait dit… ». En sachant ça, je n’aurais peut-être pas souffert autant avant ma transition. Ce n’était pas un objectif que d’être là mais j’y suis et j’en suis très fier, en tant que personne trans et racisée, sur un tapis rouge où il n’y a pas beaucoup de gens comme moi. Et le plus fou c’est de se retrouver dans une salle avec des gens avec lesquels tu rêves depuis tout petit. Si on m’avait dit un jour que je me retrouverais à quelques mètres de Jodie Foster, je ne l’aurais jamais cru ! »

© CG Cinéma International

Queer Cannes, jour 2 : poésie urbaine et amours tues

Ce festival 2021 est encore plus étrange que d’ordinaire, les touristes qui remontent de la plage regardent avec stupeur les ballets de smoking, de robes de soirée ou de journalistes badgés courant en sueur tandis qu’on ne dit plus « nice to meet you » avant de se serrer la main mais « fully vaccined ». 

Mais ce qui ne change pas à Cannes, c’est la diversité des mondes que découvrent les spectateurs curieux. Dans Ghost Song présenté dans le bel écrin de la sélection de l’Acid, une association de réalisateurs indépendants, Nicolas Peduzzi offre une plongée brute et sublime dans les quartiers laissés pour compte de Houston juste avant l’ouragan qui menace. Il nous fait découvrir au fil des nuits, des losers sublimes qui transforment leurs traumas en poésie urbaine. Et, au détour d’un strip-club, elle apparait : Alex, une fille lesbienne du quartier qui fait du rap, se présente comme ex-cheffe de gang et imprime la rétine comme personne, riche de tous les fantômes et espoirs qu’elle charrie dans son sillage. Un film c’est souvent une rencontre, Ghost Song en propose de nombreuses, toutes fascinantes.

Ambiance diamétralement opposée dans le nouveau film de François Ozon, Tout s’est bien passé, drame familial finement écrit et magistralement interprété notamment par Sophie Marceau dont c’est sans doute le meilleur rôle depuis la petite Vic de La Boum ! Ozon poursuit sa quête du récit parfait et travaille sur les nuances et subtilités du drame bourgeois et parisien en jouant de petites notes discordantes et ironiques. Avec cette histoire de deux filles (Marceau donc et Géraldine Pailhas, parfaite) déstabilisées par la décision irrévocable de leur père (Dussolier, impressionnant) de mourir, le réalisateur d’Eté 85, parvient à aborder en filigrane ces parcours de vie inaboutis et incomplets, faits de petites compromissions avec la vérité, avec les apparences. Un drame bourgeois soit, mais qui se fissure sous le poids des amours tues. 

 

Queer Cannes, jour 3 : nos désirs font désordre

Troisième jour de festival à Cannes et les débats critiques reprennent leurs droits dans chaque recoin de la Croisette, à chaque table de bistro un minimum ombragée où les festivaliers se désaltèrent en bande les yeux rivés sur leur téléphone, outil indispensable qui sert cette année de ticket et de pass sanitaire pour entrer dans les salles. Une fois au frais dans les salles du Palais des festivals ou des sélections parallèles, c’est parti pour des émotions inédites, puissantes et dérangeantes.

C’est le cas du film autrichien Great Freedom qui décrit avec précision, acuité et un vrai sens de la mise en scène la vie carcérale de Hans Hoffman. Un jour sans fin dans un monde légèrement dystopique pour ce rescapé des camps de la mort à la fin de la deuxième guerre mondiale qui est emprisonné aussitôt pour homosexualité et fréquentation assidue de lieux de débauche entre hommes, les fameuses tasses qui ouvrent le film. En jouant avec tous les codes du film de prison, en les tordant ou les poussant à l’extrême, le réalisateur Sebastian Meise crée un cadre strict et intemporel pour déployer un récit simple qui mêle affirmation de soi, aliénation et empathie au travers d’histoires d’amour, de désir et d’amitié particulière dans une sorte de boucle temporelle inextricable. Saisissant.

Sentiments confus

Autre histoire inédite, autre regard singulier, Petite Nature de Samuel Theis se concentre sur le désir d’un enfant. On se souvient de cette scène fugace mais incroyablement forte et marquante du Douleur et Gloire de Pedro Almodovar dans laquelle un enfant (Pedro jeune) collapsait de désir pour le jeune peintre qui se douchait nu devant lui. Samuel Theis (qui avait réalisé en trio Party Girl, Caméra d’or 2014 avec Marie Amachoukeli et Claire Burger) s’inscrit dans cette belle intensité pour traiter de ce thème complexe, tout en retrouvant ses racines, la Lorraine et les cités HLM. Sans jamais une once de misérabilisme, il suit la trajectoire de Johnny, un petit garçon de 10 ans aux cheveux longs et aux rêves d’ailleurs, qui va projeter ses sentiments confus sur son nouvel instituteur.

Face à un très jeune comédien impressionnant (La découverte Aliocha Reinert dans le rôle de Johnny) et à une actrice non-professionnelle époustouflante (Mélissa Olexa qui joue la mère de l’enfant), Antoine Reinartz, découvert en président d’Act Up-Paris dans 120 battements par minute, campe cet instit doux et éloquent et prouve, une fois de plus qu’il est un comédien tout terrain tout simplement extraordinaire. A l’écoute de ses personnages, au plus proche de leurs émotions, Samuel Theis réalise un film sincère, à la fois brut et délicat, sensible et déchirant, d’une beauté et d’une intelligence émotionnelle qui forcent le respect.

Ad Vitam


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