Gaëtane, pionnière parmi les trans et muse de Strömholm, est partie
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Gaëtane, pionnière parmi les trans et muse de Strömholm, est partie


Son visage intrépide, capturé par le célèbre photographe suédois Christer Strömholm, a fait le tour du monde. Gaëtane Niquet, Jacky de son nom de scène, est morte le mardi 28 novembre à Paris. Portrait.

Elle s’est vue exposée au musée du Jeu de Paume, mais aussi en Suède et à New-York. Elle a été invitée à participer à des conférences. Présentée à tout ce que la Suède compte de sommités, d’artistes et de gens importants. Un destin impensable pour la jeune femme trans qui arpentait le quartier Pigalle avec ses amies à la fin des années 1950.

La journaliste Hélène Hazera, qui l’a bien connue et la considère comme un modèle, avait écrit son portrait dans le livre de photos Les Amies de la place Blanche. Elle insiste : « Gaëtane faisait partie des pionnières ! Elles étaient une cinquantaine de femmes trans à faire résonner haut le pavé de Pigalle. Leur vie était tellement bizarre : on les pourchassait à Pigalle, et à Saint-Germain elles étaient les reines parce qu’on les considérait comme des raretés. Les artistes n’avaient jamais vu ça, alors ils les soutenaient ».

Si les photographes français ont eu tendance à monopoliser Saint-Germain et à dédaigner le moins fréquentable Pigalle, Christer Strömholm a fait le chemin inverse. « Personne ne pensait à aller regarder de ce côté-là, alors que c’était folklorique ! assure Hélène Hazera d’un air entendu. Ses photos des filles sont assez naturalistes, alors qu’elles ne juraient à l’époque que par le glamour. Au départ elles n’aimaient pas les portraits qu’il prenait d’elles, et puis elles se sont habituées ».

La vie de bohème

Ce qu’Hélène aimait par-dessus tout chez Gaëtane, qu’elle voyait « dans son petit studio avec des gitaneries partout », c’était sa gouaille à toute épreuve. « Gaëtane avait du texte, une façon merveilleuse de s’exprimer, un argot incroyable. Elle inventait des mots. Dommage que Jacques Audiard ne l’ait pas fait jouer ! » Jusqu’à devenir un exemple d’autodéfense quand on est une femme trans à la grande ville : « Un jour, dans un Prisunic, elle a fait fuir une femme qui nous regardait de travers. Elle m’a appris une certaine façon de répondre au monde avec panache ».

Gaëtane gagne sa vie en travaillant au Carrousel de Paris, le cabaret qui vit défiler la célébrissime Coccinelle à qui le Ville de Paris vient de consacrer une promenade dans le 18e arrondissement, et sa copine Bambi. « Gaëtane faisait de très beaux numéros, des chansons des années 40, elle avait une belle voix, décrit Hélène. Elles étaient toutes exploitées mais le cabaret était un refuge ». Quand le Carrousel change de ligne éditoriale au tournant du siècle, elle prend sa retraite. Aux administratifs qui voudraient lui faire reprendre le travail et l’interrogent sur sa carrière, elle répond : « Trente ans de banquette ! » Autre exemple de sa répartie légendaire.

Elle croise le tout-Paris de la nuit et tourne dans deux films d’Adolfo Arrieta, cinéaste intello qui la filme déambulant dans les rues avec Les Intrigues de Sylvia Cousky et Tamtam : « Elle change de tenue à chaque fois, se souvient Hélène Hazera. Gaëtane était une bohémienne dans son cœur. Dans une scène, on la voit déguisée en fée, avec des baguettes ». Hélène décrit son amie comme « une originale » qui se distinguait des autres filles des cabarets « tendance Coccinelle, avec gros nichons et cheveux blonds. Elle avait peu de seins, des cheveux longs et lisses ». Autodidacte, Gaëtane se passionne pour l’histoire et collectionne les livres sur la Shoah ou les Roms. Elle était aussi une véritable encyclopédie du cinéma français des années 1940 : « Elle connaissait toutes les actrices et tous les seconds rôles, s’étonne encore Hélène, elle vous citait tout le monde ! »

« Une jolie fin »

Gaëtane Niquet a vécu ses dernières années bien entourée de son mari et ses ami.e.s, et gagnait l’argent de la vente des photos de Christer Strömholm. « Il a véritablement été séduit, il a toujours gardé le contact avec les filles. Ils s’envoyaient des mots, se téléphonaient. Strömholm entretenait un rapport intense à ses modèles ». Un bol d’air frais dans un quotidien difficile : « Toutes, elles en ont bavé, résume Hélène. On leur passait les menottes accrochées au vélo pour les amener au commissariat ».

Grâce aux photos de Strömholm, Gaëtane a pu fréquenter des lieux qui, en théorie, lui étaient inaccessibles : « Lors d’un vernissage, avec la délégation suédoise à Paris, elle racontait sa vie avec son accent ch’ti. Ils la regardaient avec des yeux ahuris, comme si elle était une geisha d’une ville perdue du Japon, s’esclaffe encore Hélène. Et en même temps, elle avait beaucoup de classe ». Dans ses derniers jours, Gaëtane s’étonnait et se réjouissait de voir que certaines personnes trans parvenaient aujourd’hui à aller à l’université, à travailler dans des entreprises. Un jour, termine Hélène, elle lui a dit : « On a montré le mauvais exemple au monde entier ».

 

Photo de couverture : Christer Strömholm, Jacky, 1961. © Christer Strömholm/Strömholm Estate

 

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    Merci, Hélène Hazéra, pour ces souvenirs partagés qui contribuent à faire de Gaêtane un être vrai. Ces vies trans, malgré leurs difficultés, sont des vies qui méritaient d’être vécues. Et sans ces pionnières, les femmes transgenres des années 2000 n’auraient pas pu mener leur combat !

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