Facebook et Twitter bloquent des comptes de militants pour avoir écrit « pédé »

Ces derniers jours, des activistes ont vu leur compte bloqué sur Twitter ou Facebook pour avoir utilisé les termes « pédé » ou « pédale ». Certains y voient une « anticipation » de la loi Avia.

Mis à jour le 28 mai 2020 à 09:46, avec la réponse de Facebook en fin d’article.

« On a passé un week-end d’enfer. J’ai hyper mal vécu le fait de me faire traiter d’homophobe. » Vendredi 22 mai vers 18 heures, Haim, militant au sein des associations Aides et Gaïa (réduction des risques liés à l’usage de drogues) et du collectif Irrécupérables, reçoit un « avertissement » de Facebook. En cause, un post dans lequel il utilise le mot « pédé ». Au cours du week-end, il reçoit entre trente et quarante messages du réseau social, jusqu’au blocage de son compte. « Avec leur robot, ils ont remonté tous mes statuts, tout mon historique depuis cinq ans. »

Dans les publications visées, les termes « pédé » ou « pédale » ne sont jamais utilisés dans un sens insultant. Par exemple, dans l’une d’entre elles, en 2016, Haim écrit : « Je suis la honte du pédé parisien je crois. Quand chacun parle des nuits berlinoises, des excès, des trucs sexuels les plus fous, je fais du kayak, je me couche à minuit, je prépare la visite au zoo demain avec les enfants. » Et pourtant, d’après Facebook, elles iraient « à l’encontre de nos Standards de la communauté en matière de discours haineux ».

Une quinzaine de comptes bloqués

Trois jours plus tôt, c’est sur Twitter que Cédric, activiste chez Aides et Actions Traitements, s’est retrouvé bloqué pour s’être défini comme « pédé » dans sa bio. Sur les réseaux sociaux, des posts se multiplient en solidarité avec les deux activistes. Les comptes de certains se retrouvent alors bloqués à leur tour. Gwen Fauchois, ancienne vice-présidente d’Act Up-Paris, a recensé sur Facebook et Twitter une quinzaine de comptes suspendus, une vingtaine d’avertissements et des dizaines de posts et commentaires supprimés, tous pour les mêmes motifs. « C’est le haut de l’iceberg qu’on a pu regarder avec nos petits moyens », précise-t-elle à TÊTU.

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La militante a elle-même été victime de suspensions de ses comptes Twitter et Facebook, levée mardi soir. Ironie de l’algorithme, un de ses posts mis en cause sur le réseau à l’oiseau bleu dénonce les blocages de comptes en ces termes : « À ce rythme, bientôt il ne sera plus la peine de se dire pédé ou gouine, il suffira de dire Facebook m’a bloqué et censuré. »

« Anticipation » de la loi Avia ?

Certains des militants, comme Haim, voient dans ces suspensions inédites une « anticipation » de la loi Avia sur la haine en ligne définitivement votée mercredi 13 mai mais pas encore entrée en application, qui veut obliger les plateformes numériques à supprimer sous 24 heures, sous peine d’amende, les contenus « manifestement illicites ». Gwen Fauchois développe : « J’ai fait le lien avc la loi Avia, non pas comme causalité directe, mais parce que la suspension de ces comptes montrait ce que pouvait produire cette loi, qui a été dénoncée par pas mal d’assos de lutte contre le racisme, LGBT+, l’Inter-LGBT, Aides, la Quadrature du Net, qui ont essayé d’alerter en disant que non seulement le dispositif n’allait pas protéger les minorités politiques mais qu’il y avait un risque énorme qu’elle soient les premières victimes. Ces alertes n’ont pas été entendues ou ont été balayées. »

En solidarité, Julien Ribeiro, activiste et fondateur de l’espace de création Le Lavoir public à Lyon, a créé un filtre à ajouter sur sa photo de profil : « C’est pas la loi Avia qui me rendra moins PD ». Le visuel a été repris par de nombreuses personnes dont l’acteur Félix Maritaud. Il a aussi été décliné avec les mots « gouine » et « pute ». « Les premières à dénoncer la loi Avia ont été les assos de travailleuses du sexe, elles ne peuvent plus utiliser le mot « pute », affirme Haim. On en a fait quelque chose de collectif. »

Réappropriation de l’injure

Contacté par TÊTU, Facebook n’a pas répondu, dans un premier temps, sur le fond de l’affaire, préférant demander les liens des comptes suspendus afin de « bien identifier le problème ». Dans un second mail, le géant américain ajoute : « Il s’agissait d’une erreur d’application de nos standards de la communauté. Je vous confirme qu’il n’y a pas eu de modification de nos politiques de modération du contenu en la matière dernièrement. » De son côté, Twitter livre une réponse pour le moins énigmatique : « La sérénité de la conversation est la priorité de l’entreprise. Plus d’un tweet sur deux sur lequel nous prenons une action a désormais été surfacé proactivement grâce à notre technologie. Nous avons accru notre utilisation du machine learning et de l’automatisation afin de prendre plus de mesures sur les contenus potentiellement abusifs et manipulateurs. Nous voulons être clairs : bien que nous nous efforcions d’assurer la cohérence de nos systèmes, il peut arriver que le contexte apporté habituellement par nos équipes manque, nous amenant à commettre des erreurs. Lorsque nous en avons connaissance, nous revenons sur notre décision. »

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Difficile pour un algorithme, en effet, de faire la différence entre ce qui relève de l’insulte et ce qui relève du retournement du stigmate. « Ce sont des mots qui font partie de mon langage politique de réappropriation de l’injure, explique Haim. Je suis un vieux pédé, j’ai 52 ans, j’ai connu la dépénalisation de l’homosexualité, j’ai été contaminé au VIH en 1986. Ça fait partie intégrante de ma construction politique. » Pour Gwen Fauchois, la situation illustre le fond du problème de la loi Avia : « C’est le problème de déléguer la régulation du débat public à des entreprises privées dont ce n’est pas l’objet : elles le font en totale opacité. »


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