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AfriqueComment Bolu Okupe est devenu le héros de centaines de jeunes LGBT+ nigérians

Par Xavier Héraud le 26/01/2021
Bolu Okupe

Il aura suffi d'une photo Instagram sur fond arc-en-ciel et d'une légende sans équivoque, pour que Bolu Okupe, fils d'un homme politique nigérian, fasse le tour du monde. Et devienne un sujet de débat dans son pays d'origine, qui criminalise encore l'homosexualité. Le photographe et journaliste Xavier Héraud, à l'origine du cliché, raconte.

Lorsque Bolu Okupe m’a contacté pour faire un shooting sur le thème de la fierté LGBT en vue de son anniversaire prochain, nous étions loin d’imaginer tous les deux que le résultat de cette séance photo ferait le tour du monde, ou presque, et relancerait un débat sur l’homosexualité et l’homophobie dans certains pays africains. 

“Plus gay que moi tu meurs”

Nous nous sommes connus dans le cadre de la Ballroom Scene, la scène voguing parisienne. Depuis son installation à Paris il y a un peu plus d’un an, il défile fièrement dans les balls où il représente la House of Miyake-Mugler. Sa catégorie, c’est “body”. Une évidence pour ce passionné de musculation. 

Nous avons fait la séance photo fin décembre. Sur l’un des clichés réalisés ce jour-là, on peut voir Bolu Okupe torse nu, brandissant un rainbow flag et portant un short au même motif. C’est cette photo qu’il a choisi de mettre en ligne sur son compte Instagram le 20 janvier dernier, quelques jours avant son vingt-septième anniversaire, avec pour légende “Yes I’m gay AF” (“Plus gay que moi tu meurs”). Ce n’était pas à proprement parler un coming out, il n’avait jamais caché son homosexualité, que ce soit sur Instagram ou sa chaîne Youtube. Il s’agissait davantage d’un message de fierté. 

Des centaines de commentaires

Très vite, les commentaires ont commencé à affluer par centaines. D’abord très positifs — beaucoup de félicitations et de remerciements pour cet acte de visibilité, les commentaires se sont faits par la suite moins amicaux. La raison ? Plusieurs sites et blogs du Nigeria, le pays où il a grandi jusqu’à ses 11 ans, ont repéré la photo et s’en sont fait l’écho. Car au Nigeria, le père de Bolu, Doyin Okupe, est une figure politique publique. Il a été le conseiller de deux présidents. Et au Nigéria faire son coming-out n’est pas un acte anodin.  Les relations entre personnes de même sexe y sont punies d’une peine allant jusqu’à 14 ans de prison. Dans certains états du pays, l’homosexualité est même passible de la peine de mort. 

 

Visiblement interpellé à propos de la photo de son fils, Doyin Okupe a réagi dans un message posté sur Facebook : 

The picture below is that of Mobolurin Okupe. He is my son. I gave him the name MOBA OLUWA RIN, ( I WALKED WITH GOD)...

Publiée par Doyin Okupe sur Jeudi 21 janvier 2021

 

“Je suis au courant de sa nouvelle orientation depuis un moment maintenant. Il sait qu’en tant que chrétien et témoin du Christ (un évangélique), je suis opposé de manière véhémente à l’homosexualité, car elle va à l’encontre des préceptes de ma foi chrétienne. Pour ma part, je regarde au-delà des apparences ou du physique. Je vois un défi spirituel majeur à venir, mais je sais aussi vrai que mon dieu vit que cette saga se terminera dans les louanges de Jehovah tout puissant que je sers nuit et jour.” 

Cette réaction a servi à alimenter la polémique. Et de nombreux médias du monde entier s’en sont emparés, avec un certain voyeurisme envers cet apparent conflit entre un père et son fils (en réalité, la réaction du père semble plutôt mesurée, compte tenu de l’homophobie d’Etat au Nigéria).

Un impact positif

Je me suis entretenu avec Bolu des conséquences de ce post viral.   S’il préfère ne pas commenter la réaction de son père, Bolu n’en revient toujours pas de cet emballement: “C’est absolument énorme. Je n’imaginais pas que cela aurait un tel impact et serait discuté dans le monde entier. J’ai même vu des articles en chinois, espagnol, italien, etc. Je ne sais toujours pas vraiment comment je me sens par rapport à ça. Tout cela semble si surréaliste. Cela dit, je sais que cela a eu un impact positif pour des gens comme moi et, en soi, c’est suffisant.” 

Bolu est encore en train de réfléchir à cette histoire et aux répercussions qu’elle va avoir sur sa vie. “Il est encore trop tôt pour dire si cela va changer beaucoup de choses pour moi, confie-t-il, mais je dois reconnaître que ma présence en ligne a décollé [sur Instagram, il est passé d’une dizaine de milliers d’abonnés à plus de 30 000 en quelques jours] et il semble que je sois désormais dans une certaine lumière et des gens (principalement de mon pays d’origine) me voient comme une sorte de modèle ou une inspiration, ce qui peut représenter beaucoup de pression sur mes épaules. Cela dit, je ferai de mon mieux pour représenter ma communauté et m’assurer que nos voix soient bien entendues.” 

 

"Rentrer m'inquiète"

Si les réactions négatives ont sauté aux yeux, Bolu a également reçu beaucoup de messages de nigérians qui se sont reconnus en lui et cela lui a donné envie de s’impliquer: “Comme on a pu le voir dans les réactions et les critiques suite à mon coming-out, il y a toujours beaucoup d’homophobie là-bas. Beaucoup de personnes LGBT qui y vivent m’ont contacté sur ma messagerie ou mes mails pour me parler de leurs luttes au quotidien et des difficultés qu’ils rencontrent. Cela m’a donné envie de travailler à une sorte d’association/fondation LGBT pour aider la communauté locale. Je ne peux pas promettre que cela changera quelque chose, mais je ferai de mon mieux.”

A-t-il peur de retourner au Nigeria ? Dans l’un des commentaires les plus violents, un internaute lui prédisait qu’il serait “un cadavre” s’il mettait les pieds au Nigéria. “La perspective de rentrer m’inquiète un peu, répond-il, mais je n’ai pas peur. Les choses vont changer et un jour les gays, les lesbiennes et les personnes queer en général pourront marcher dans la rue sans peur.”