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asileL'asile ou la mort : le récit poignant de Rania Amdouni, militante queer tunisienne

Par Nicolas Scheffer le 08/07/2021
Rania Amdouni

La militante queer Rania Amdouni a atterri en France le 24 juin. Elle espère y trouver l'asile politique alors qu'elle est harcelée et menacée en Tunisie d'où elle est originaire.

Rania Amdouni a quitté la Tunisie trois fois au cours de ses 26 ans. Les deux premières, elle est allée en Algérie pour visiter. La troisième a eu lieu le 24 juin dernier, dans la précipitation. L'activiste queer - "cuir", prononce-t-elle - harcelée par la police tunisienne s'est exilée en France où elle vit dans un hôtel de Créteil, à moins d'une minute à pieds de l'Office français de l'immigration.

Elle va y déposer une demande d'asile. "Je pense qu'avec mon dossier, ça va passer", dit-elle. Dans son pays, la police la harcèle. Le 4 mars dernier, elle a été condamnée en première instance à six mois de prison pour avoir protesté contre les policiers qui refusaient de prendre sa plainte pour harcèlement... contre un policier. En appel, les charges contre elle ont évidemment été abandonnées. Mais la militante queer garde des séquelles de cet épisode.

"J'ai été emprisonnée pendant 19 jours. On m'a privé pendant un moment de mon insuline. J'ai été transportée dans un camion avec 40 hommes qui m'ont harcelée en voulant que je porte un voile intégral. Pendant ma fouille, la fonctionnaire s'est attardée sur ma poitrine et puis, j'ai eu une infection vaginale à cause de l'état des sanitaires partagés par 40 détenu·e·s...", confie-elle à TÊTU, allumant cigarette sur cigarette. Sur ses bras tatouées, on devine quelques bleus. Depuis sa libération, la police la surveille, quand elle ne l'arrête pas pour des motifs fictifs, témoigne-t-elle. "Tout cela, parce que je revendique mon identité queer, que je suis féministe, comédienne, militante des droits sociaux", souffle la tunisienne.

L'homosexualité pénalisée

De l'autre côté de la Méditerranée, l'homosexualité est illégale en vertu de l'article 230 du Code pénal et la police pratique les 'test anaux', malgré la pression internationale. "Les campagnes d'arrestations s'étaient arrêtées en 2019, mais elles ont repris en 2020. L'État persécute les militants, mais aussi les personnes LGBTQI et les travailleur·se·s du sexe (TDS). Les policiers publient des photos de TDS trans en appelant à leur persécution", indique la militante au débit mitraillette, aux côtés de Sandra et de Mira, deux amies transgenres.

Le 13 janvier, Frifta, une militante pour la défense des droits des TDS a été attaquée violemment par des policiers à Tunis, alors qu'elle tentait de déposer plainte contre un autre fonctionnaire, accusé de harceler les travailleur·se·s du sexe, indique Front Line Defender, une ONG de défense des droits humains. "Il semble que ces actes fassent partie d'un schéma de harcèlement directement lié à son travail en faveur des droits humains", indique l'association.

Une première marche

Alors, quand à Pantin, Rania Amdouni a vu s'élancer la marche des fiertés, le 26 juin dernier, elle n'y croyait pas ses yeux. Une expérience "exceptionnelle", où elle était "stressée et un peu surprise". "Si on faisait quelque chose de pareil dans notre pays, on serait assassiné", dit la militante. Elle a reçu des "grandes menaces et j'ai été agressée devant l'ambassade de France". Des gens qui l'insultaient gratuitement dans la rue parce qu'elle est lesbienne. "On vit dans une société mysogène", traduit son ami, Nathan, alors que Rania est passé en arabe. Avant d'être repris par la féministe qui connaît parfaitement le français sur ce sujet-là. "On dit mysogyne", reprend-elle.

Il y a dix ans, elle a parlé de son amour à sa prof de sport. "J'ai reçu beaucoup de violence", dit-elle. Et personne pour l'aider, n'ayant plus de famille. "Le mari de ma tante m'a violée à l'âge de 10 ou 11 ans. C'était un moment très difficile pour moi. À 14 ans, j'ai décidé de quitter ma famille adoptive en claquant la porte. Mon militantisme démarre là". "Quand tu vis dans un pays qui ne te respecte pas, qui te réprime parce que tu as un style vestimentaire différent, tu es obligé de te soulever", dit-elle, la révolution de 2011 a achevé de la pousser à revendiquer des droits.

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Sur Messenger, une amie restée à Tunis lui demande des nouvelles. Rania lui répond que depuis la France, elle veut alerter sur les droits humains en Tunisie. Elle veut tourner un film sur la situation des femmes en prison, les conditions d'arrestation, les inégalités dans les centres de détention. Mais avant ça, elle veut écrire un roman, pour raconter sa révolution de 2010, jusqu'à son exil. Son amie Mira est épatée par tant de courage militant. "Bravo ma belle", expire-t-elle entre deux bouffées de cigarettes.

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Crédit photo : Capture d'écran Facebook