EuropeComme dans un rêve de Zemmour, la Pologne vote une mise au pas de l'école

Par Nicolas Scheffer le 12/01/2022
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La Diète a voté ce jeudi 13 janvier le projet de loi Czarnek du ministre polonais de l'Éducation, ouvertement homophobe. Ce texte prévoit une sévère reprise en main de l'école par le pouvoir central, qui fait notamment craindre la fin des séances de sensibilisation à la lutte contre les discriminations.

Le texte s'appelle "lex Czarnek", du nom du ministre polonais de l'Éducation qui compare l'homosexualité au nazisme. La Diète, Assemblée nationale polonaise, a voté ce jeudi 13 janvier un projet de loi amendant le Code de l'Éducation qui a d'ores et déjà conduit de nombreux enseignants et parents d'élèves dans la rue.

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Assumant une nette reprise en main de l'instruction par le pouvoir central, le texte prévoit par exemple que tout contenu pédagogique devra être soumis au rectorat deux mois avant la séance prévue afin de recevoir son aval écrit, détaille le média polonais Onet. Celui-ci aura également la charge d'accepter ou de refuser les activités périscolaires des élèves. En particulier, le projet prévoit que lors d'une intervention en classe d'une association ou d'une ONG, les élèves devront obtenir au préalable l'accord écrit de leurs parents pour y assister. Enfin, un directeur d'établissement pourra être renvoyé par le recteur de l'Éducation, au cours de l'année scolaire et sans préavis, s'il ne se conforme pas aux volontés de son autorité de tutelle : le ministère de l'Éducation.

"Les adolescents LGBTQI+ seront les victimes de cette loi"

Résultat de cette offensive, avertit le quotidien indépendant Wyborcza, "lorsque les élèves voudront à nouveau organiser un 'Rainbow Friday', le proviseur ne leur donnera pas l'autorisation. Il n'autorisera pas non plus les associations LGBTQI+ à réaliser des séances sur l'égalité, pas dans l'intérêt des enfants mais parce qu'il ne voudra pas perdre son poste". Une véritable mise au pas, déjà sévèrement engagée par le pouvoir en place : en octobre dernier, une enseignante a ainsi été suspendue pour avoir parlé à ses élèves de la dépression. Dans un scénario digne de la Ferme des animaux, l'école lui aurait même reproché d'encourager les élèves à l'automutilation.

"Il est clair que les adolescents LGBTQI+ seront les victimes de cette loi", décrypte auprès de TÊTU Rémy Bonny, directeur exécutif de l'association européenne Forbidden Colours, qui alerte sur les conséquences prévisibles de ce retour en arrière : "Les sondages montrent que depuis les attaques du gouvernement contre la communauté LGBTQI+, les pensées suicidaires de ces personnes ont grimpé en flèche". Et d'illustrer son propos par des chiffres : en 2021, 55% des personnes LGBTQI+ en Pologne ont déclaré avoir des pensées suicidaires, contre 45% en 2017 et 38% en 2012.

"C'est le parti au pouvoir qui veut introduire de l'idéologie dans les écoles"

"Je m'inquiète que les jeunes en mal-être ne puissent pas s'ouvrir auprès de leurs professeurs", déplore également auprès de TÊTU l'eurodéputé Marc Angel, coprésident de l'intergroupe LGBTI au Parlement européen, qui renvoie l'accusation de propagande : "C'est le parti au pouvoir, le PiS [le parti droit et justice, ndlr] qui veut introduire de l'idéologie dans les écoles ! C'est lui qui veut inculquer les valeurs patriarcales au détriment de la santé mentale des élèves". Las, dans un domaine qui ne relève pas des compétences européennes, l'élu constate l'impuissance des institutions bruxelloises à faire pare-feu : "Tout ce que nous pouvons faire, c'est être solidaires des Polonais qui manifestent et qui veulent faire entendre leur liberté", souffle-t-il.

https://twitter.com/RemyBonny/status/1481241149339848706?s=20

Le texte polonais rappelle à bien des égards la loi hongroise interdisant toute représentation positive de l'homosexualité auprès des mineurs, déjà inspirée de la Russie de Vladimir Poutine. Mais en Pologne, la réforme proposée a mis de nombreux enseignants et parents d'élèves dans la rue, avec pour symbole de ralliement une équerre rouge. Le maire adjoint de Białystok, dans le nord-est du pays, a pointé un "retour au système communiste". Le collectif "Libérer l'école", formé en août dernier, dénonce quant à lui "une attaque contre une école libre, autonome, ouverte et moderne". Le maire de Varsovie y est aussi allé de sa protestation : "Une bonne école est une école qui enseigne la pensée indépendante, pas seulement une vision. Une école qui enseigne le respect mutuel, pas la haine", a tweeté Rafał Trzaskowski, qui s'était opposé lors de la dernière élection présidentielle à Andrzej Duda, le président ultra-conservateur en place.

"La bataille culturelle et politique se joue avant tout à l’école."

Éric Zemmour

Tout ce programme résonne furieusement, chez nous, avec celui d'un certain Éric Zemmour. Dans un discours sur l'école ce lundi 10 janvier, le candidat à la présidentielle a développé une vision de l'éducation nationale assumant que "la bataille culturelle et politique se joue avant tout à l’école". Et pour remporter son combat idéologique sur ce front, il propose comme le gouvernement polonais une reprise en main des enseignements par la création d'un "grand ministère de l'Instruction publique" qui "imposera" notamment aux éditeurs de manuels scolaires "de se conformer aux programmes, sinon leurs manuels ne seront pas achetés", et rémunèrera les enseignants via un "système de primes au mérite" échelonnées sur "la transmission du savoir, de l’histoire, de la géographie, de la littérature, des grands textes". Surtout, dans son école en blouse où des "Surveillants Généraux" assureraient le "maintien de l'ordre", le candidat compte "interdire toute forme de propagande idéologique", en premier lieu l'intervention d'associations de lutte contres les discriminations qui propagent selon ses vues "l'idéologie LGBT" : "SOS racisme, SOS homophobie ont table ouverte à l’école. Il y a une propagande intolérable que je ne tolèrerai plus." Il y a de l'écho, ces temps-ci, en Europe extrême.

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[Article paru le 12 janvier, mis à jour le 13 avec le vote du texte]

Crédit photo : Capture d'écran Twitter / Rafał Trzaskowski