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exposition"Over the Rainbow" à Beaubourg : ce que nos images queers disent du XXe siècle

Par Stéphanie Gatignol le 13/07/2023
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Photographies, peintures, dessins, journaux, films… À travers plus de 500 œuvres queers, le centre Pompidou, à Paris, propose de retracer une partie de l'histoire LGBT du siècle dernier, où se sont intimement mêlés l'art et les luttes politiques pour la reconnaissance de nos droits.

Tout au long du XXe siècle, des artistes ont fait fi des stéréotypes et des fantasmes homophobes pour proposer d’autres images. Avec l’exposition Over the Rainbow, le Centre Pompidou à Paris illustre la façon dont des photographes, illustrateurs, cinéastes, etc., ont contribué à changer les regards. “Nous avons voulu mettre en avant la politique des images, sans prendre en compte la personne qui en est à l’origine, explique Nicolas Liucci-Goutnikov, commissaire de l’expo et chef de la bibliothèque Kandinsky. Bien sûr, les personnes LGBTQI+ constituent de facto le gros du contingent, mais des artistes comme Man Ray, Brassaï, Marcel Duchamp, Diane Arbus et Nan Goldin figurent aussi à leurs côtés.”

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Si l’exposition privilégie les arts à large diffusion, on remarque néanmoins quelques toiles, par exemple dans la section consacrée au salon littéraire de Natalie Clifford Barney. Dès 1910, la riche héritière américaine, ouvertement lesbienne, y recevait ses semblables et toute l’intelligentsia parisienne. Sa compagne, la peintre Romaine Brooks, portraitisait alors les femmes qui composaient ce cercle, soucieuse de rendre compte et de garder trace de cette époque. On y croisait par ailleurs Marie Laurencin, dont on se souvient trop souvent comme la maîtresse d’Apollinaire, en oubliant la relation passionnée de la peintre avec la styliste Nicole Groult – sur ses tableaux, elle s’immortalise d’ailleurs à ses côtés en costume masculin.

Jean Cocteau, Le Livre blanc

La déambulation se poursuit dans le Paris de Cocteau. Son Livre blanc, “manifeste” homosexuel ou récit poétique, est publié anonymement en 1928, un an seulement avant que l’auteur ne le signe, complété par 25 dessins représentant son amant Jean Desbordes en jeune homme assoupi. On note le contraste entre le chaste abandon du sujet et la virulence des attaques que Cocteau subit alors, notamment de la part des surréalistes.

Malgré ça, les années 1930 favorisent l’émergence d’un homoérotisme photographique incarné par Raymond Voinquel ou l’Américain George Platt Lynes, etc. “Les tirages que nous exposons restaient dans un cadre privé, même si Platt Lynes avait réussi à publier ses photos en les faisant passer pour des scènes de ballets”, explique Nicolas Liucci-Goutnikov. À la même époque, Germaine Krull et Florence Henri proposent d’autres représentations des lesbiennes et du corps féminin. Les jeux sur les genres transparaissent dans les photos que Brassaï fait au Magic-City, le plus célèbre bal travesti parisien, ou dans deux portraits de Lili Elbe, l’une des premières femmes trans (héroïne du film Danish Girl sorti en 2015), peinte par sa femme, Gerda Wegener.

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Jean Genet, Un chant d'amour

On retrouve le Paris d’après-guerre et de Jean Genet avec les 35 minutes d’Un chant d’amour. Jeu érotique entre deux prisonniers à travers le mur de leurs cellules, le film, muet, frappé de censure en 1950, ne fut distribué que vingt-cinq ans plus tard. On découvre aussi l’illustrateur Jean Boullet, dont les ouvrages circulaient principalement sous le manteau dans les années 1940-1950.

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Over the Rainbow aborde les productions graphiques et les vidéos que suscite, dès le début des années 1970, l’apparition de groupes militants, comme le Front homosexuel d’action révolutionnaire ou les Gouines rouges, et leurs nombreux journaux. Le sida soulève d’autres activismes que symbolisent, entre autres, les affiches du collectif californien Boy/Girl with Arms Akimbo. Beaubourg ravive aussi le souvenir de la Galerie des urgences, le kiosque d’information et de prévention installé dans le Centre Pompidou en 1995 par le ­performeur-sculpteur Olivier Blanckart : “L’art contre le sida ne sert à rien, mettez des capotes.”

L’ensemble semble attester une attention portée à la diversité, bien avant que cette préoccupation ne gagne les musées. “La sélection des œuvres s’est faite avec une attention très secondaire à la sexualité ; c’est avant tout leur qualité qui a primé, explique Nicolas Liucci-Goutnikov. Mais le musée n’a pâti d’aucune réticence à les intégrer, et l’on ne peut que s’en féliciter.” Pour conclure sur une note encore plus gaie, ne manquez pas la chambre d’écoute dédiée à la chanson interlope. Et cette pépite d’O’Dett, cabaretier ouvertement homosexuel dont le désopilant “Tsoin-tsoin” sortit de son trou le patelin de Bouffémont en 1936.

>> Over the Rainbow, Centre Pompidou, Paris, du 28 juin au 13 novembre.

Crédit photo : Jean-Baptiste Carhaix