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livre"Faire du sale" sans complexe : Camille Aumont Carnel décortique "Les mots du Q"

Par Tessa Lanney le 10/10/2023
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Avec son anthologie du vocabulaire sexuel, convenu ou fraîchement inventé, l'autrice de Les mots du Q interroge la langue, ce qu'elle projette sur nos sexualités, pour mieux l'enrichir.

La recherche du mot juste, celui qui décrit nos sensations, sentiments ou aspirations, nos vécus en somme, avec précision et sans détour. Devant les lacunes de la langue française, pas toujours capable d'exprimer avec exactitude nos désirs, notre plaisir, nos oppressions aussi, Camille Aumont Carnel s'est octroyé le droit de l'enrichir. À travers son livre Les mots du Q, paru aux éditions Le Robert (celles du dictionnaire), et qui se présente comme un "manifeste joyeux des sexualités", l'autrice liste et définit le vocabulaire dont nous disposons pour parler de nos intimes.

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"Se faire défoncer/labourer/limer/ken", "faire du sale"… Des mots à la portée bien souvent "sexiste, raciste, homophobe, sodomitophobe, grossophobe et classiste", souligne celle que l'on connaît également sous le pseudo Instagram @Jemenbatsleclito. "Se faire défoncer/labourer/limer ken", "faire du sale". Camille Aumont Carnel s'attèle donc à composer une panoplie d'autres termes à la fois inclusive, fun, et délicieusement vulgaire. "Je crois en cette volonté de matérialiser, de notifier, d’archiver le changement à travers les nouveaux mots, les nouvelles expressions, appuie l'autrice. Le but, ce n’est pas de dire aux gens qu’ils ne peuvent plus parler comme ils l’entendent mais de proposer des alternatives tout aussi parlantes et attractives."

"Ça signifie que nos réalités ne comptent pas"

Son attrait pour les néologismes n'a rien d'un caprice farfelu. "La linguistique relate une réalité qui est intime avant d'être publique, explique-t-elle. Les nouveaux mots que je propose ne font pas référence à une sexualité inexistante, ils correspondent à des sensations que l'on ne nomme pas. Les nommer permettent de s'accorder sur une réalité commune." Les expressions qui ont trait au cul renvoient pour la plupart au sacro-saint pénis. Il est le plat principal, le nœud de l'intrigue, tout le reste n'est que fioriture. "Quand le plaisir est ramené à un sexe pénétrocentré et phallocentré, ça maintient une dépendance imaginaire et hétéronormée, affirme la jeune femme. On se dit qu’on ne peut kiffer qu’avec une teub." Difficile de sortir du prisme hétéro lorsqu'on ne parvient pas à mettre des mots sur ce que l'on ressent. "Lorsque le questionnement linguistique est inexistant, ça t’oblige à te questionner uniquement de façon introspective, émotionnelle. La capacité à sortir de l’introspection pour entrer dans la conversation, ça permet de sortir du tabou, développe-t-elle. Dans ce cas-là, c’est impossible." Rien que le terme préliminaires dissimule ainsi à lui seule une grande partie de la sexualité, notamment lesbienne.

Simple oubli de la langue française ? Manque de place dans le dictionnaire ? Pas vraiment, selon l'autrice : "L’un des outils du patriarcat, c’est de faire croire à chacun·e que ce qui nous arrive n’arrive qu’à nous. Comme ça, on n’ose pas en parler de crainte d’être mis·e dans la catégorie des gens chelous, des anormaux." L'absence de mots, c'est l'incapacité de transmettre des informations. "Ça signifie que nos réalités ne comptent pas, qu'on se fiche que nous soyons capables ou non de les exprimer", poursuit-elle. Comment dire à ses partenaires ce que l'on aime, ce qui nous excite et nous fait vibrer lorsque les ressources nous manquent ? La plupart du temps, les femmes et personnes pourvues de vagins doivent se cantonner à un vocabulaire passif et finalement assez pauvre. On se fait prendre. Celui qui prend est à l'initiative. Ce qui est paradoxal, c'est qu'il doit se débrouiller seul si son/sa partenaire n'a pas les moyens de le guider, de lui donner le mode d'emploi. "Il faut savoir sans dire", résume Camille Aumont Carnel. Ce flou, ce bourbier de non-dits, c'est là tout le principe de la zone grise, l'angle mort du consentement. Ne pas avoir les mots, c'est être vulnérable, manipulable.

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"On a voulu nous faire croire que la linguistique était l'apanage d'une élite intellectuelle en scindant la langue en deux : noble et vilaine", s'insurge-t-elle. Elle donne l'exemple d'Aya Nakamura, décrédibilisée et méprisée pour son phrasé. Camille Aumont Carnel ne croit pas en cette distinction du niveau de langue, soulignant que l'on a mis plus de moyen pour perpétuer le plus noble des deux. Celui des puissants. Or, ne pas l'institutionnaliser rend la langue obsolète, la condamne au court terme. "L'éventail linguistique est par définition un langage sociologique", insiste-t-elle. L'autrice encourage donc ses lecteur·ices à se réapproprier cette arme, à faire vivre la langue. "J’invente des termes qui ne me présentent pas comme une petite chose, développe Camille. Les mots ne m’ont pas fait découvrir mes sexualités mais à valider leur existence. Et donc à plus en profiter." Préférer le terme "circlusion" à celui de "pénétration", mettant la personne qui reçoit en position active, de décisionnaire, "ça change tout. Tu n'es pas en train de me prendre, je suis en train de t'accueillir. Je ne suis plus dans un narratif où l'autre est le héros, je suis tout autant à l'initiative." L'autrice rit jaune en constatant que tout ce qui sort du "juron phallocentré", devient sale, pervers, et dénonce une hiérarchisation des organes. "Je m'en bats le clito", sera toujours perçu comme plus vulgaire que "je m'en bats les couilles". Mais au fond, on s'en bat le clito.

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Crédit photo : Camille Aumont Carnel via Instagram