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interviewÉric Chacour pour "Ce que je sais de toi" : "Je voulais écrire un 'Roméo et Juliette' au masculin"

Par Pierre Cochez le 15/03/2024
Eric Chacour

Récompensé du prix Femina des lycéens en 2023, pour son premier roman, Ce que je sais de toi, le Québécois Éric Chacour sera présent au Festival du Livre de Paris 2024.

S'il vit et travaille à Montréal, Éric Chacour a situé son premier roman, Ce que je sais de toi, prix Fémina des lycéens en 2023, au Caire dans les années 1980. L'auteur sera présent au Festival du Livre de Paris 2024, dont l’invité d’honneur est le Québec.

  • Ton livre raconte la vie de Tarek. Il a une voie toute tracée, mais rien ne se passe comme prévu…

C’est une histoire de déraillement. En Égypte, au Caire, dans les années 1980, Tarek reproduit le schéma familial. Il est médecin comme son père, a épousé une amie d’enfance et vit confortablement au sein de la communauté levantine chrétienne : il est sur des rails. Jusqu’à l’étincelle qui le fera sortir de ce chemin tout tracé. Sa rencontre avec Ali va mettre en perspective son existence. Leurs niveaux de vie, leurs métiers, leurs religions, leurs contextes familiaux n’ont rien à voir. Leur seul point commun est d’être deux hommes et c’est pourtant cela, plus qu’aucune de leurs différences, qui les condamne. Je voulais écrire une sorte de Roméo et Juliette au masculin.

  • Comment expliques-tu l’accueil exceptionnel de ce livre ?

Les retours que je reçois m’ont permis de me rendre compte que cette histoire d’amour porte bien au-delà de la communauté LGBTQI+. Peut-être que les réactions des jeunes sont celles qui m’émeuvent le plus. Je me souviens que, pendant mon stage de troisième dans une librairie à Boulogne, j’avais emprunté – en cachette – têtu· pendant la pause. J’étais intrigué par ces articles qui traitaient d’un sujet qui me touchait et que je voyais peu mentionné ailleurs. Comme tout le monde, j’ai parcouru des milliers de pages de lectures scolaires quand j’étais adolescent. Pas une n’évoquait ce que pouvaient ressentir deux hommes ou deux femmes qui s’aimaient. 

  • Tu espères que cela change avec Ce que je sais de toi ?

La sélection de ce livre pour les prix Renaudot et Femina des lycéens, tout comme pour le prix littéraire des collégien·nes au Québec, a permis de porter cette histoire dans des écoles, de créer des discussions sur la portée des préjugés. Il y a même une classe en Roumanie dont les élèves ont fait des dessins autour du roman. L’un d’eux représentait Ali enlaçant Tarek devant les pyramides, ça m’a mis les larmes aux yeux… J’étais au début de ma vingtaine quand j’ai commencé à écrire ce texte, je n’aurais jamais pu lui imaginer un tel destin. Si, aujourd’hui, mon livre permet à des jeunes de vibrer à la lecture de cette histoire d’amour différente des romans qu’on leur impose habituellement, j’en suis touché. 

  • Tu as des origines égyptiennes, pour autant l'histoire de Tarek n'est pas la tienne…

Mon père est originaire du Caire, ma mère, d’Alexandrie. Ils se sont rencontrés à Montréal, où je suis né. Tous deux sont issus de cette communauté levantine que je décris dans le roman. Je connais l’Égypte pour m’y être rendu une quinzaine de fois, mais celle que je raconte est assez différente : il s’agit plutôt de celle de leur jeunesse. Aujourd'hui, ma vie se partage entre le Québec et la France. Je travaille dans le secteur bancaire, à Montréal, une ville qui brille par son ouverture à la diversité. Ici, beaucoup sont restés marqués par la violence qui a précédé la promulgation française du mariage pour tous. La loi était passée au Canada près d’une décennie plus tôt, sans générer de telles tensions. Il y avait eu des débats, mais personne de sérieux pour prédire un effondrement civilisationnel si l’on autorisait deux hommes à se dire "oui" devant un maire. Je n’ai d’ailleurs pas l’impression qu’il se soit produit, mais j’ai peut-être manqué un épisode.

  • D’où vient ton goût pour l’écriture ?

Au départ, je rêvais d’écrire des paroles de chansons pour Patricia Kaas ou Mylène Farmer. Et puis, ne sachant pas composer, je me suis lancé ce défi de plus longue haleine : dérouler une histoire sur plusieurs centaines de pages avec son intrigue, ses rebondissements, l’évolution de ses personnages… C’est ainsi qu’est né l’envie de ce livre, il y a plus de dix ans ! Avant d’écrire, j’ai besoin de définir précisément mon plan. C’est une béquille quand tu es en panne d’inspiration… Ce qui n’empêche pas de se laisser surprendre par certains personnages au fil de l'écriture. Par exemple, dans Ce que je sais de toi, je n’avais besoin de Fatheya, la domestique, que pour transmettre des informations. Mais au fil du récit, je me suis pris d’affection pour elle et lui ai donné une autre dimension.

  • Que nous apprennent de la vie Ali et Tarek, les deux personnages principaux ?

Le personnage d’Ali me touche beaucoup. Sa fierté, son souffle de vie, sa liberté. Il a su, le plus possible, écarter les contraintes que la société nous impose. Il vit auprès de sa mère dans le Moqattam, ce "quartier des chiffonniers" en bordure du Caire. Tarek va en tomber amoureux, mais aussi, à travers lui, de celui qu’il aurait pu être s’il avait été plus audacieux. C’est un médecin, bien dans sa vie, qui a fait un mariage d’amour et qui un jour reçoit une émotion suffisamment forte pour tout remettre en question. 

  • La morale de Ce que je sais de toi, ce serait quelle phrase du livre ?

Peut-être celle-ci : "Il (Ali) se contentait de vivre et tu (Tarek) te surprenais parfois à espérer que vivre serait contagieux." Je constate que, la plupart du temps, on vit par automatisme. Et à force d’automatismes, on peut facilement s’éloigner de soi. La question qui m’obsède est celle-ci : "Est-ce que l’enfant que j’étais serait fier de l’adulte que je suis devenu ?" C’est une question que nous pouvons tous nous poser. La réponse est rarement évidente, mais nous sommes les mieux placés pour la trouver. Personne ne connaît mieux que soi les rêves que l’on avait, et la crainte de ne jamais les réaliser. Bien entendu, on ne se défait jamais du regard des autres, mais on peut essayer de faire en sorte qu’il n'abîme pas celui que l’on se porte à soi-même.

  • C’est quoi les prochaines étapes ?

En avril, le Québec sera l’invité d’honneur du Festival du livre de Paris, un moment qui s’annonce exceptionnel pour la littérature de chez nous ! Ensuite, Ce que je sais de toi continuera à voyager puisqu’il est en cours de traduction dans plus de dix langues. Parmi elles, l’arabe : celle du pays de mes parents mais aussi du Maroc, premier pays en dehors du Québec à m’avoir accueilli pour un salon du livre. Ceci dit, ce qui me fait le plus envie, c’est de me remettre à écrire. Je suis comblé par l’enthousiasme que suscite ce roman mais je sais que dès que la poussière retombera, je serai heureux de retrouver la solitude de mon clavier.

Crédit photo : Justine Latour