musiqueMiroir, mon Spotify : que révèle de nous notre "Wrapped" ?

Par Tessa Lanney le 05/12/2025
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Chaque mois de décembre marque la saison des résumés de l'année sur nos applis préférées. Même la SNCF et Wikipedia s'y sont mis, proposant notre bilan de l'année 2025. Mais le "Wrapped" le plus attendu reste sans doute celui de Spotify, Deezer et autres applis musicales. Cool à partager, ces tops de nos écoutes nous reviennent aussi comme des miroirs un peu trop honnêtes sur l'année écoulée…

La saison des bilans de l'année 2025 est ouverte ! Spotify Wrapped, Apple Replay, stats Deezer… les applis de notre quotidien musical dégainent les données, sous la forme de cérémonies personnalisées prêtes à être partagées sur nos réseaux sociaux, comme on brandirait un tirage de tarot. Dans les stories ça se bouscule, qu'on se renie publiquement ou qu’on revendique sa tribu : "Chappell Roan ma vie", "Boss Lady comme Théodora", "Mon top Ariana Grande n’est pas représentatif, je vous jure", "Non mais j’écoutais Taylor Swift pour la blague, aucun cœur brisé à l’horizon"

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Derrière ces autoportraits en faux dénis et vraies fiertés, quelque chose de plus profond circule. Nos bilans musicaux sont aussi des miroirs sociologiques, affectifs et communautaires. Ils nous rappellent comme nous naviguons entre plusieurs mondes, celui de nos émotions autant que de nos goûts, celui des algorithmes et des dynamiques communautaires – un bon gay écoute Aya, une bonne lesbienne King Princess –, mais surtout celui de nos histoires personnelles.

Un terrain de recherche miniature

Car contrairement aux tests scientifiques du type "Quel toutou es-tu ?", que tu peux trouver dans les pages de têtu·, ton bilan musical n’a en réalité rien d’un profil psychologique. C’est un champ de bataille où s’affrontent héritages, désirs et codes sociaux, identité et représentations de soi. Comme Bourdieu le décortique dans La Distinction, nos goûts ne naissent pas spontanément : ils sont façonnés par nos socialisations, nos milieux, nos ressources culturelles. Ce que nous aimons "naturellement" est aussi ce que nos mondes d'appartenance nous ont appris à trouver légitime, cool, honteux, trop mainstream ou trop niche. Le bilan musical classe, sélectionne, lisse. Il donne l’illusion de révéler quelque chose de soi, une personnalité ancrée, alors qu'il met d’abord en lumière les systèmes dans lesquels nous circulons.

Et, s’il est un espace où ces codes circulent à la vitesse de la lumière, c’est bien la culture queer : on hérite de playlists autant que de codes, de refrains autant que de poses. Ariana Grande pour le camp et la survie émotionnelle, Taylor Swift pour les textes qui soignent dans les ruptures, Charli XCX pour l’insolence, Chappell Roan pour le chaos saphique, Eddy de Pretto pour la fragilité… Comme le défend la sociologue américaine Madison Moore, dans Fabulous et ses écrits sur la techno et la culture queer : la musique n’est pas un simple fond sonore, c’est un lieu de performance identitaire, de résistance et de création d’espaces pour les communautés marginalisées.

Partager ou pas, telle est la question

On aime croire que Spotify est un confident sincère, mais en réalité, c’est surtout un architecte discret de nos goûts. L’anthropologue Nick Seaver, auteur de Computing Taste, a enquêté sur les concepteurs de systèmes de recommandation musicale. Il montre que ces algorithmes ne sont pas neutres et qu'ils orientent nos écoutes. Taina Bucher, professeure associée en Digital Media à l’Université d’Oslo, rappelle dans If… Then: Algorithmic Power and Politics que les algorithmes sont des agencements qui décident ce qui devient visible ou non. Autrement dit, ton top musical ne reflète pas seulement ce que tu aimes, mais aussi ce que la plateforme a jugé bon de te mettre sous le nez. Tu écoutes "Holocene" de Bon Iver un soir de cœur fêlé, et te voilà abonné à six mois de folk mélancolique, même si tu passes tes nuits à transpirer sur de la techno sous poppers en boîte.

Le partage public ajoute une cerise politique sur le gâteau. Publier son top artiste, ce n’est jamais anodin : c’est dire "voilà la version de moi que j’accepte de rendre visible". Et quand on appartient à une communauté queer où les goûts sont codés, hiérarchisés, bourrés de symboles, le wrapped devient une forme légère de coming out culturel. "T’écoutes encore Dua Lipa ?", "Mylène ne fait pas partie de ton top ? T’es hors-milieu ou quoi ?". Nos écoutes portent à conséquences. Certains brandissent leur top comme un drapeau quand d’autres s’en excusent déjà dans la légende. Judith Butler l’explique à propos du genre : le performatif, c’est ce que l’on répète pour être reconnu. Dans le monde queer, afficher sa musique peut aussi être une répétition et relever d'un enjeu de reconnaissance et de validation. Il s'agit de montrer que l'on connaît les codes, ou au contraire qu’on s’en affranchit.

Validez mon top artiste

Si l’on en croit le sociologue Bernard Lahire, nos goûts sont amenés à faire le yoyo en fonction du contexte. Dans L’Homme pluriel, il montre que nous sommes des êtres traversés par des socialisations multiples – famille, école, travail, groupes d’amis, communautés culturelles – qui laissent en nous des traces parfois divergentes. Rien à voir avec un habitus unifié comme l’avance Bourdieu. Nous sommes des patchworks vivants. On écoute du classique au travail pour se concentrer, puis on hurle "yes bitch slay" sur de l’hyperpop en after. Une même personne peut afficher Lana Del Rey, Pomme, Rosalía, et un remix techno de Kylie Minogue sans que personne ne crie à l’incohérence. Pousser de la fonte à la salle sur du rap vénère ne vous empêchera jamais d’être une pink pony girl une fois retournée dans votre pink pony world. Ne rougissez pas, nous sommes toustes à la même enseigne.

Notre enthousiasme à poster nos bilans n’est pas seulement une mise en scène. C’est aussi une archive, une manière de remarquer qu’on a traversé une rupture (janvier 100 % Boygenius), un été queer extatique (juillet Beyoncé Renaissance), un déménagement (playlist November Ultra réconfortante), une période de clubbing intensif (top 1 : Kompromat sans aucune gêne). C’est peut-être là sa force : il ne dit jamais exactement qui nous sommes, il dit comment nous avons traversé l’année. Allez, on lance la playlist et passe à l'année suivante !

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Crédit photo : Spotify