Médecin-psychiatre à l'hôpital Saint-Antoine de Paris et enseignant à Sorbonne Université, le Dr Jean-Victor Blanc dirige l'une des rares consultations spécialisées dans le chemsex. Il publie ce 3 avril Des Amours chimiques, le fléau du chemsex aux éditions du Seuil. Dans cet essai nourri de son expérience clinique et de ses recherches, il analyse les ressorts sociaux, culturels et psychiques du phénomène gay, et appelle à une prise de conscience tant politique que communautaire. Extrait.
Silences = Morts
Après presque dix ans à écouter et à prendre en charge des hommes qui se sont perdus dans cette quête effrénée de paradis artificiels, j’ai voulu dans ce livre retranscrire un portrait réaliste, humain et clinique de l’épidémie du chemsex. J’espère qu’il pourra contribuer à sortir ce fléau du tapage racoleur des faits divers. Leur médiatisation est proportionnelle à la notoriété des impliqués (Pierre Palmade, Andy Kerbrat, député français, ou Christophe Michel, le mari de Jean-Luc Romero, décédé à 31 ans d’une overdose) ou au caractère morbide de l’affaire (homme d’Église impliqué, couple décédé…). Ils sont instrumentalisés, en quête d’audience, et souvent traités avec un sensationnalisme mâtiné d’homophobie. Rarement sous l’angle de la santé ou de la détresse que le chemsex engendre pour les premiers concernés : les hommes gays. Cette publicité est souvent violente pour les patients. Elle les encourage à se taire, à se cacher, même au sein de leur cercle le plus proche.
Le silence a trop longtemps permis au fléau de prospérer. Combattre la stigmatisation et l’incompréhension autour du chemsex est pour cela nécessaire. En favorisant la prise de conscience, l’éducation sur la perte de contrôle et la réduction des risques, l’expansion de cette pratique pourrait s’arrêter. Cela nécessite une réelle volonté politique,
indispensable à l’amélioration de l’accès aux soins pour les personnes qui en ont besoin. Deux vents contraires peuvent expliquer une trop longue inertie. D’abord l’indifférence politique et sociale, liée au fait que cela concerne essentiellement des hommes gays. Si 20 % de la jeunesse hétérosexuelle prenait des drogues de synthèse pour s’envoyer en l’air tous les week-ends, il est probable que cela ferait la une des médias et que des mesures seraient rapidement annoncées. Assorties de moyens.
En parallèle de ce désintérêt, il me semble qu’une partie de la communauté homosexuelle a aussi, malheureusement, une part de responsabilité dans l’omerta qui a longtemps entouré le chemsex. Une peur, compréhensible, existait : celle qu’une alerte publique sur le chemsex renforce la stigmatisation, en déchaînant des stéréotypes homophobes hypersexualisants de débauche et de luxure. Cela explique le silence sur le sujet dans la communauté pendant longtemps. Il y a une dizaine d’années, il allait de soi que ce n’était pas un sujet de santé, et qu’un psychiatre n’avait pas à "empêcher les mecs traumatisés par le VIH de s’amuser". Mettre en lien santé mentale, pratiques sexuelles à risque et homosexualité était un discours difficilement recevable par la communauté, en grande partie pour des raisons historiques. Celui-ci devient aujourd’hui audible car elle a perdu assez de ses membres pour continuer à voir dans le chemsex une solution à tous ses maux. Il serait cruel et dangereux de nier la catastrophe sanitaire qui touche déjà beaucoup trop d’hommes, et notamment les plus vulnérables.
L’overdose
Il ne s’agit pas de céder à une panique morale, de pathologiser un comportement ni de promouvoir un hygiénisme
castrateur. Ce livre n’est pas un manuel de solutions, mais, à travers les exemples cliniques, j’ai essayé de transmettre une partie de mon optimisme. Les soins, appuyés sur la recherche scientifique, sont l’une des solutions pour ceux qui sont malades du chemsex. Un quart des usagers de chemsex estime avoir besoin d’une aide professionnelle. C’est déjà trop, comme en atteste la saturation des quelques services spécialisés qui existent en France. Dans la belle pièce de Corentin Hennebert et Joseph Wolfsohn, Amours chimiques, un des protagonistes s’offusque, à juste titre, qu’on lui propose un premier rendez-vous dans un mois alors qu’il est en détresse et
entame une démarche de soins. En entendant ce cri déchirant, j’étais moi-même partagé : parfois les délais pour un premier rendez-vous à Saint-Antoine sont encore plus longs. Le manque de moyens nous oblige régulièrement à suspendre les nouvelles demandes de prise en charge. La difficulté d’accès aux soins pour le chemsex est le reflet
d’une situation globale de saturation des soins en santé mentale. Et il est important de la recontextualiser : pour un enfant qui va mal, le délai pour un premier rendez-vous dans le public est en moyenne de trois mois… Ce constat devrait encourager une prise de conscience sur l’urgence de soutenir un secteur, sous peine d’aggraver des souffrances qui touchent aujourd’hui tous les milieux.
Il serait vain d’attendre que l’arrivée d’une pilule miracle ne résolve ce phénomène complexe. Car l’usage problématique du chemsex est très différent d’un patient à l’autre, avec une intrication bio-psycho-sociale forte. Mais aussi pour une raison plus prosaïque : développer un médicament coûte extrêmement cher. Pour l’industrie pharmaceutique, le chemsex est un marché de niche. Sans incitation politique financière, il n’y a aucune raison pour que ces laboratoires privés se lancent dans de coûteuses études nécessaires. Il n’y a donc pas à ce jour de médicament de substitution spécifique pour le chemsex. C’est d’ailleurs le cas pour la plupart des drogues, comme la cocaïne, pourtant produit illicite le plus consommé en France après le cannabis.
Des soins adaptés au chemsex sont souvent nécessaires. Alors que la plupart des troubles psychiques sont décrits depuis des siècles, l’usage problématique du chemsex se distingue par sa nouveauté et tous les professionnels de santé n’y sont pas formés. Un effort doit être fait pour que soient intégrées à la formation des professionnels de santé des notions sur cette nouvelle manière de consommer la drogue. Sans cela, il est impossible pour les personnes concernées de se faire aider. Deux tiers des patients ont déjà vu un professionnel de santé mentale avant de venir à la consultation spécialisée de Saint-Antoine. Beaucoup n’ont néanmoins pas pu aborder le sujet avec leurs soignants, par manque de connaissances. D’autres ont été confrontés à une banalisation de leur détresse. Voire, parfois, à une expérience plus traumatisante : celle de l’homophobie dans le soin. Celle-ci a pu se traduire par des attitudes négatives lorsqu’ils évoquent leur sexualité, et même par des propos tenus par des soignants. Plus fréquent, on explique aux patients au téléphone qu’"on ne fait pas 'ça' ici" lorsqu’ils essayent d’être reçus dans des centres "généralistes" d’addiction. Cela peut créer un cercle vicieux dans lequel les stigmatisations liées à l’orientation sexuelle, à la pratique du chemsex et aux troubles psychiques afférents se renforcent mutuellement. Une approche systémique est nécessaire dans la prise en charge du chemsex, et les centres de consultations spécialisées diminuent les appréhensions de faire face au rejet dans des situations de soins.
La question du stigmate en psychiatrie est donc aussi clinique que politique. Je reste convaincu que la connaissance et la pédagogie permettraient d’éradiquer la plupart de ces réactions de rejet. Cet optimisme me vient de l’expérience de ma consultation spécialisée au sein d’un service de psychiatrie et d’addictologie dans un grand hôpital universitaire parisien. A priori, il n’était pas prédestiné à y faire du soin communautaire. Et pourtant, une grande bienveillance, un soutien hiérarchique et un engagement fort des équipes dans le projet lui ont permis d’exister. Je souhaite ici rendre hommage à tous ceux qui ont rendu cela possible.
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