interview"Le chemsex est un miroir inquiétant de la santé mentale des gays"

Par Laure Dasinieres le 02/04/2026
Jean-Victor Blanc publie un essai sur le chemsex.

[Interview à retrouver dans le magazine de têtu· du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] Psychiatre à l'hôpital public et cofondateur du festival Pop & Psy, le docteur Jean‑Victor Blanc publie ce 3 avril Des amours chimiques (Seuil), un livre pédagogique sur "le fléau du chemsex", nourri de cas cliniques, d'études récentes, ainsi que de références culturelles.

Tu ouvres ton livre, Des amours chimiques, le fléau du chemsex, par une question : "Est-ce que les homosexuels vont bien ?" Pourquoi est-elle indispensable pour comprendre le phénomène ?

Jean‑Victor Blanc : Pour deux raisons. D’abord parce que c’est mon métier, en tant que psychiatre, de m’intéresser aux personnes qui ne vont pas bien. Mon point de vue sur le chemsex part de la consultation spécialisée pour les patients qui en sont devenus malades. Ensuite, parce que l’épidémie de chemsex est à mes yeux un miroir de la santé mentale des gays. Un miroir qui renvoie une image assez inquiétante d’une communauté qui va mal : le chemsex exacerbe des détresses et des vulnérabilités déjà présentes.

D’où viennent, selon toi, ces vulnérabilités ?

Le mal-être remonte souvent à l’enfance, avec des interrogations et des appréhensions liées à l’orientation sexuelle ou à l’identité de genre. Les hommes que je reçois, qui ont en moyenne une quarantaine d’années, ont pour beaucoup éprouvé très tôt une honte liée à leur désir pour les garçons ou à leur masculinité, différente des stéréotypes en vigueur. Nombre d’entre eux ont été victimes de harcèlement et/ou de violences intrafamiliales. Leur coming out a par ailleurs souvent entraîné une forme de rejet. Enfin, un tiers d’entre eux ont, dans leur enfance, subi des violences sexuelles.

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Les hommes que tu reçois viennent de milieux différents et ont connu des parcours divers. Est-ce que quelque chose les relie, en dehors du terreau que tu viens de décrire ?

Tous ces hommes ont en commun une certaine solitude. On observe aussi fréquemment un deuil, une rupture ou un licenciement au moment de l’entrée dans le chemsex, ou au moment où la pratique devient problématique. Pour beaucoup, ça a pu être les confinements durant la pandémie de Covid. Des études montrent aussi que beaucoup sont plus vulnérables que la moyenne : les plus précaires, les hommes racisés, les plus âgés, bref, tous ceux qui sont les plus minorisés, voire exclus.

Au-delà des facteurs individuels, tu décris aussi le chemsex comme un phénomène social.

Le chemsex est emblématique de dynamiques sociétales qui dépassent largement la communauté gay : les effets des réseaux sociaux sur les relations humaines et romantiques, le culte de l’apparence et de la performance… Sur le plan de la drogue, c’est aussi l’arrivée de nouveaux produits de synthèse en Europe, et la banalisation du slam, l’injection. Ce phénomène est emblématique de plein de choses qui travaillent notre société.

Dans les cas cliniques que tu relates, reviennent souvent les thèmes de la honte et du silence, qui nous rappellent des souvenirs…

Si la problématique du chemsex a mis aussi longtemps à émerger, c’est précisément parce qu’elle touche à trois sujets tabous : la sexualité en général, l’homosexualité en particulier et les drogues. Ce cocktail retarde l’entrée dans les soins. Ce n’est pas un hasard si certains font un parallèle entre le fléau du chemsex et l’épidémie de VIH‑sida : les deux ont proliféré à cause du silence, des discriminations et des tabous, avant un sursaut collectif.

Le "chemsexeur heureux", c’est un mythe ?

Dans ma consultation de psychiatrie et addictologie, je ne reçois, par définition, pas de chemsexeurs heureux. Mais, en effet, tout usage de drogue n’est pas pathologique. Dans le cas du chemsex, près de la moitié des usagers déclarent toutefois un impact négatif de leur consommation. C’est souvent le cas lorsque celle-ci répond à un désespoir, à un mal‑être ou à l’envie de s’évader d’une réalité trop difficile à supporter. Le fait est que le chemsex fait des ravages et a déjà fait trop de morts.

Quand le chemsex devient-il pathologique ?

L’usage devient problématique lorsqu’il y a une perte de contrôle de la consommation et que celle-ci affecte la santé psychique ou physique, la vie sociale ou la vie de couple, le travail, etc. Il y a d’autres critères de gravité, comme la pratique du slam (l’injection du produit), plus addictif, ou la perte de la capacité à avoir des relations sexuelles sans produits.

Quel message souhaites-tu adresser à ceux qui se reconnaissent dans un usage problématique ?

D’abord : ne restez pas seul. La honte ne fait qu’aggraver le problème. Les portes d’entrée vers le soin sont multiples : les associations comme les Narcotiques anonymes ou Aides, les soignants en maladies infectieuses, qui sont de mieux en mieux formés, et, bien sûr, les professionnels de la santé mentale.

Comme souvent dans la dépendance, l’idée de devoir cesser toute consommation peut freiner la consultation d’un addictologue. L’abstinence est-elle un passage obligé ?

C’est à chaque individu de définir son projet : réduction des risques, diminution de la consommation, ou sobriété totale. C’est un principe fondamental de l’addictologie. Mais il est vrai qu’avec des drogues aussi addictives que la 3‑MMC et le GHB, il est plus facile d’arrêter complètement que de trouver la maîtrise de sa consommation.

Au-delà des consommateurs, tu t’adresses aussi à leur entourage

Ce livre n’est pas un manuel de soin ; j’ai voulu y rendre compte de la complexité du phénomène. Mais tout le monde peut, en effet, être concerné, au moins en tant que proche. Entre 10% et 20% des hommes gays ou bi pratiquent le chemsex : cela représente beaucoup de familles, d’amis, de partenaires… On ne peut donc pas cantonner cette problématique aux seuls usagers.

Tu appelles à un sursaut communautaire face au chemsex. Est-ce une condition sine qua non pour inverser la tendance ?

Il serait naïf et dangereux de penser que les choses changeront uniquement par des actions politiques, extérieures à la communauté. Nous devons développer une attention à l’autre, veiller sur les plus vulnérables, recréer de l’entraide. C’est aussi un moyen de lutter contre les violences sexuelles qui surviennent pendant les plans chems et qui concernent près de 40% des usagers. Je trouve que des évolutions sont déjà visibles au sein de la communauté, notamment une attention accrue à la santé mentale. Ce que j’ai voulu transmettre avec ce livre, c’est une meilleure compréhension du phénomène, mais aussi de l’espoir quant à notre capacité à y faire face.

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Crédit photo : Astrid di Crollalanza

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