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interviewVictor Weinsanto : "Je me fiche de savoir si c'est beau ou pas"

Par Lidia Ageeva le 26/09/2025
Victor Weisanto ouvre la Paris Fashion Week 2025 SS26.

[Interview à retrouver dans le dossier spécial mode du magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] De la cérémonie d'ouverture des JO de Paris à Drag Race France en passant par les shows de Beyoncé, les créations de Victor Weisanto ont fait le tour du monde. Alors qu'il s'apprête à ouvrir la Paris Fashion Week 2025 ce lundi 29 septembre, nous avons rencontré le jeune styliste d'origine alsacienne.

Photographie : Kevin Jordan O'Shea pour têtu·

Avec son mentor, un certain Jean-Paul Gaultier, il partage l’amour du spectacle. De la robe “fleur en éclosion” portée par Lizzo au Met Gala, à la tenue de “veuve bretonne” présentée par La Grande Dame dans la première saison de Drag Race France (look tiré de sa collection SS22 Hopla Geiss”), en passant par le long manteau argenté de Beyoncé pour sa tournée Renaissance, ses créations ont déjà fait le tour du monde. Alsacien de naissance et Parisien de cœur, Victor Weinsanto (de son vrai nom Victor Brunstein), 31 ans, est un jeune marié heureux et un créateur comblé, revendiquant une mode qui ne se prend pas trop au sérieux.

  • Comment as-tu atterri dans la mode ?

Victor Weisanto : Au départ, j’étais parti sur la danse classique, que je pratiquais à la John Cranko Schule, à Stuttgart. On passait de quatre à huit heures par jour à répéter, sans compter les cours en horaires aménagés. Mais le soir, à l’internat, pendant que les autres regardaient des vidéos de danse, moi, je me vidais l’esprit en me plongeant dans celles de défilés de mode. J’en adorais l’exubérance, et j’y entrevoyais un vrai lien avec la danse et le théâtre. J’ai eu envie d’arrêter la danse pour étudier la mode, mais je n’osais pas en parler à mes parents. Ils avaient investi tant d’argent pendant toutes ces années ! C’est finalement une amie qui leur en a parlé. Ils ont été très compréhensifs, et même encourageants. Leur seule condition était que je travaille et que je participe aux dépenses. J’avais 17 ans, et je ne savais ni dessiner ni coudre !

Tu as suivi une formation ?

Après mon bac, j’ai intégré une école de mode à Paris. C’était déjà un rêve qui se réalisait, dans la ville qui abritait tous les créateurs qui m’inspiraient, “la” capitale de la mode ! Mon autre rêve, c’était d’intégrer la Parsons School [l’école de mode la plus prestigieuse des États-Unis, qui compte parmi ses anciens élèves Tom Ford, Donna Karan ou Marc Jacobs, ndlr], parce qu’on pouvait étudier un an à Paris, puis un an à Milan ou à New York… L’idée de voyager me plaisait énormément, mais la formation était trop onéreuse. Alors, j'ai choisi une école moins chère, l’Atelier Chardon Savard. J’y ai tout appris.

  • Avant de lancer ta maison, tu as travaillé chez Y/Project, Maxime Simoëns, Chloé, Jean Paul Gaultier… Qu’as-tu retiré de ces expériences ?

Ces expériences n’avaient rien en commun, et c’est justement ce qui les a rendues si précieuses. Chez Y/ Project, Glenn Martens m’a confié la coordination de la collection : je faisais des tableaux Excel pour la décliner en plusieurs produits. Chez Maxime Simoëns, j’étais plongé dans l’univers du print. Chez Chloé, j’ai intégré l’équipe de Béatrice Le Roy, responsable de la seconde ligne, See by Chloé : là, je travaillais davantage sur l’aspect numérique, les maquettes de collection et la couture. Et puis il y a eu Jean Paul Gaultier… J’ai travaillé sur le spectacle Fashion Freak Show. Ensuite, quand j’ai été embauché pour la couture, c’était encore un tout autre univers. Ce parcours m’a formé sur tous les aspects : aujourd’hui, je crée mes imprimés, je fais mon plan de collection, j’élabore tout de A à Z, même si j’ai désormais une équipe pour m’épauler.

  • Parlons de Jean-Paul Gaultier : comment vous êtes-vous rencontrés ? Cela a dû être magique de travailler pour lui…

Magique, oui, c’est le mot ! C’est grâce à Pierre et Gilles, les photographes-peintres avec qui j’avais déjà travaillé, que je l’ai rencontré en 2018. Jean-Paul leur avait demandé de réaliser un portrait de deux garçons censés le représenter jeune avec son compagnon de l’époque, Francis Menuge, mort du sida en 1990. Ils ont eu la gentillesse de proposer mon nom, et Jean-Paul a accepté. Il ne savait pas qui j’étais, ni que je participais aux costumes de son spectacle. J’avais déjà laissé mon CV plusieurs fois à l’accueil de la maison, sans succès. Finalement, j’ai décroché un entretien avec Isabelle Aout, à l’époque directrice du studio, avec qui le courant est immédiatement passé. C’est grâce à elle que j’ai rencontré Jean-Paul. Travailler auprès d’un génie aussi généreux que créatif me semblait irréel, et mon admiration est restée intacte.

  • Quelle est la plus grande leçon qu’il t’a transmise ?

L’amour du savoir-faire. Chez lui, j’ai découvert l’importance de chaque détail : la broderie, les plissés, le tomber de la soie, la coupe en biais… Autant de gestes et de techniques qui nourrissent encore mon travail aujourd’hui. Sans cette expérience, mon niveau d’exigence et de précision ne serait pas le même. Et puis, indirectement, il m’a enseigné un adage qui ne m’a jamais quitté : “L’oreille entend les conseils, mais n’écoute que ton intuition.” Jusqu’ici, j’ai toujours suivi mon intuition, et pour l’instant, elle ne m’a pas trahi.

Sur Facebook ! J’ai eu les cheveux roses pendant des années, et je crois que ça a attiré leur œil d’artistes. On a échangé, on s’est rencontrés, cela a été un coup de foudre à la fois amical et artistique. J’aime rencontrer des gens qui ont un vécu, des expériences, ils ont toujours des choses à raconter et ça me fascine. J’ai beaucoup de chance : ils sont toujours là à mes défilés, fidèles et très bienveillants. Ma marque n’existerait probablement pas sans leur soutien.

  • Tu aimes cultiver ta communauté, on voit même ta famille à tes shows !

Oui, je suis très proche de ma famille, et j’aime cette atmosphère. Même en coulisses, Loïc Prigent l’avait remarqué, il y a une ambiance particulière parce qu’on est comme une grande famille. Jean-Paul a eu cette force aussi. À la fin de ses défilés, on retrouvait toujours Stéphane Marais pour le maquillage, Odile Gilbert à la coiffure, Babette Djian ou Fred Chichin qui venaient le soutenir… Il a su rester fidèle à sa bande, tout en proposant des milliards d’idées complètement différentes, toujours en accord avec son ADN. Je crois profondément à cette méthode : quand on est une famille, pas besoin de longs discours, on se comprend instinctivement. Idem côté casting : j’aime que l’on retrouve les mêmes personnages et je suis fidèle à mes muses, comme Allanah Starr, La Grande Dame ou les danseuses de cabaret Mimi et Julie. Ce sont des personnalités qui me fascinent et qui nourrissent mon envie de créer, d’oser.

J’adore La Grande Dame, c’est une runway girl impressionnante. C’est fantastique ce qu’apporte Drag Race France ; une émission d’utilité publique ! Il y a dans la version française une dimension fédératrice, émouvante, qu’on ne retrouve pas dans les versions internationales. Même ma mère est devenue fan de drag, je l’emmène à des viewing parties !

C’était une chance folle, une visibilité énorme. J’étais très honoré que Daphné Bürki et Thomas Jolly [respectivement la styliste et le directeur ­artistique de la cérémonie, ndlr] pensent à moi, et je suis extrêmement fier d’avoir vu le nom de ma grand-mère maternelle [qu’il a donné à sa marque, ndlr] mentionné lors d’un tel événement. Et puis, ça m’a même valu d’être nommé chevalier des Arts et des Lettres, ce que je n’aurais jamais imaginé !

  • À quel moment as-tu justement décidé de te lancer sous ta propre marque ?

Je savais que Jean-Paul Gaultier allait quitter sa maison de couture, et je ne m’imaginais pas y travailler sans lui. J’ai donc commencé à bosser sur ma première collection afin de retrouver rapidement un poste dans une belle maison. Le 7 mars 2020, j’organisais mon défilé chez Pamela. Jean-Paul est venu, et une semaine plus tard, nous étions confinés. Tout mon travail est tombé à l’eau ! Et là, coup de chance : Adrian Joffe [le mari de Rei Kawakubo et fondateur de Dover Street Market, ndlr], qui était venu à mon premier défilé, a compris que j’étais dans une sacrée galère et m’a proposé de m’aider. Il m’a invité dans le showroom des jeunes créateurs de Dover Street Market, qui venait d’ouvrir place Vendôme. C’était une occasion incroyable ; Adrian m’a lancé.

  • Tu revendiques tes racines alsaciennes. Pourquoi est-ce important ?

J’adore glisser de petits clins d’œil à l’Alsace dans mes collections. Je suis même plus chauvin aujourd’hui que je ne l’étais plus jeune. Peut-être parce que je n’y ai pas passé toute ma vie, et que c’est surtout mon enfance qui y est ancrée. Quand j’y retourne pour Noël, j’ai encore davantage d’amour pour les bretzels et les traditions ! C’est une région magnifique.

  • Tu dis aimer que les gens trouvent ta collection drôle, voire un brin “mauvais goût” ?

Je me fiche de savoir si c’est beau ou pas. Si j’ai envie de faire un sac en forme de gâteau et de manger un gâteau sur scène pour faire comprendre que c’est un kouglof, je le fais. J’ai un certain ego, c’est vrai, sinon je ne ferais pas ce métier, mais je ne suis absolument pas sensible aux critiques. Souvent, je suis même d’accord avec elles ! J’aime qu’on me dise : “Je ne pourrais pas le porter, mais je trouve ça très drôle.” C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire.

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