[Rencontre à retrouver dans le magazine du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] À l'affiche du théâtre de l'Atelier avec son spectacle Arecibo avant une tournée en France, l'humoriste Louis Cattelat sévit également dans l'émission Quotidien, sur TMC, où il popularise l'art queer du roast.
"Roaste-moi comme une dinde de Noël." Oui, Mika a bien prononcé cette phrase. C’était lors de son passage dans l’émission Quotidien, sur TMC, en décembre dernier, et il s’adressait à Louis Cattelat. Depuis la rentrée précédente, la nouvelle recrue du talk-show de Yann Barthès s’y adonne au roast sur les invités. Répandu dans le milieu drag, surtout aux États-Unis, cet exercice humoristique de funambule consiste à se moquer frontalement de la personne visée en enchaînant les piques… sans tomber dans la méchanceté !
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Chaque vendredi, dans ses chroniques, l’humoriste de 28 ans rompu au stand-up s’en prend ainsi à des personnalités bien connues du grand public, de Disiz à Orelsan en passant par Léa Drucker. Quand certain·es s’en sortent avec une gifle caressante, d’autres s’en prennent plein l’ego… "Il faut s’adapter au profil de la personne invitée", nous explique l’effronté quand on le rencontre autour d’une eau gazeuse dans une brasserie du 10e arrondissement de Paris, quelques heures avant qu’il n’aille jouer son seul-en-scène, Arecibo, devant une salle comble. "J’aime cette dimension de contrainte avec beaucoup de paramètres à considérer", complète-t-il avec son air d’intello innocent. Au détour d’une vanne bien sentie, le jeune homme gay ne rate pas une occasion d’épingler la montée du Rassemblement national. Une utilisation politique de l’humour que Louis Cattelat compte bien développer de façon de plus en plus incisive.
Alors, ça fait quoi d’être une star du petit écran ?
Ça fait vraiment… pas grand-chose ! En vérité, ça a surtout fait vieillir mon public : beaucoup de daronnes m’arrêtent désormais pour me parler. Hier encore, à la salle de sport, une dame d’environ 50 ans est venue me féliciter, c’était mignon. La télévision fédère bien plus largement que la scène, ça diversifie le public de mon spectacle.
Le fait d’avoir des publics différents influence-t-il ton humour ?
Je l’adapte. Quand il y a des enfants dans la salle, je remplace certains mots par d’autres. Par exemple, "branler quelqu’un" devient "râper quelqu’un". Comme ça, les adultes comprennent très bien de quoi je parle, et les oreilles des enfants sont préservées.
Tu es plus à l’aise sur un plateau de télévision ou devant une salle comble ?
Avec le stand-up, j’ai testé mes blagues cinquante fois, donc je sais qu’elles sont drôles. Alors qu’à Quotidien, je dois confronter des vannes inédites à un public d’un million de personnes, et qui est loin d’être acquis, tout cela devant des invités qui n’ont pas toujours envie de déconner. Quand tu passes devant une star comme Aya Nakamura, la pression est là : il faut être drôle ! Mon truc, c’est de faire des blagues sur les invités aux invités. S’ils ne veulent pas jouer le jeu, ça tombe à l’eau.
Tes chroniques relèvent complètement du roast pratiqué par les drag queens…
En fait, le roast n’est pas un exercice très français. Or, Quotidien étant une émission d’accueil, les invités ne comprendraient pas pourquoi ils viendraient se faire allumer gratuitement, donc je dois doser. Et puis, avec le roast, tu ne peux pas attaquer tout le monde de la même façon. Par exemple, Ebony, de la Star Academy, est une jeune femme noire ciblée par du harcèlement raciste sur les réseaux sociaux, donc je ne vais pas sortir la mitraillette, elle a déjà pris ses balles. En revanche, quand j’ai Florent Pagny en face de moi, c’est du pain bénit : un homme blanc, hétéro, riche, qui revendique de ne pas payer ses impôts en France. Là, je peux y aller… C’est vraiment au cas par cas.
Avec Aya Nakamura, on aurait dit que tu n’osais pas te montrer aussi piquant que d’habitude… C’est plus difficile avec des personnalités qu’on admire ?
C’est justement mieux de vanner des gens qu’on aime bien. Pour moi, un bon roast doit être choquant, mais aussi mettre tout le monde d’accord. Le discours de Nikki Glaser aux derniers Golden Globes, par exemple, où toutes les stars présentes en prennent pour leur grade, est maîtrisé à la perfection. C’est de l’humour one-line, c’est-à-dire que la blague doit fonctionner en une phrase, là où tu peux prendre davantage ton temps dans le stand-up classique. Ici, il faut être drôle de manière plus frontale : les blagues doivent être claires et nettes dans l’intonation, la rythmique, le choix des mots…
Quelle(s) personnalité(s) rêverais-tu de passer sur le gril ?
Je dirais Adèle Exarchopoulos, ou bien Marina Foïs, parce qu’elles ont de l’humour et qu’il y a de la matière. En fait, pour solliciter un imaginaire commun, il me faut des gens avec de longues carrières et identifiés dans le paysage culturel. J’ai besoin de référentiels.
Et quelqu’un que tu ne te verrais pas roaster ?
Isabelle Huppert ! En vrai j’adorerais le faire, mais je sais qu’elle ne rigolerait pas une seule seconde. [Rires.] Ce serait à la fois mon climax et la fin de ma carrière.
Après un de tes spectacles, tu as partagé un commentaire qui disait : "Cette finesse dans les dingueries qu’il sort !" Choquer les gens avec subtilité, ça résume ta vision de l’humour ?
L’humour noir m’a toujours fait rire. Mais je n’aime pas trop quand c’est graveleux. Je préfère faire des blagues imagées qui ne fonctionnent que si le public a un esprit aussi mal placé que moi. Ça crée une connivence et, en prime, ça me dédouane ! J’imagine que c’est peut-être en ça que mon humour est fin.
Tu fais rire les gens, mais toi, qu’est-ce qui te fait rire ?
Pas l’actualité, déjà ! [Il réfléchit.] Quand c’est bien amené, tout peut me faire rire. Sinon, je dirais que l’humour britannique est toujours efficace. En France, on a des gens drôles, mais on n’est pas aussi novateurs que les Anglais.
Quelles limites fixes-tu à ton humour ?
J’estime qu’il faut se muscler pour s’autoriser certaines blagues et certains thèmes. Il m’est arrivé de voir une jeune humoriste faire des blagues sur la Shoah alors qu’elle avait seulement quatre mois de stand-up dans les pattes… Ma belle, je salue ton ambition, mais c’est peut-être un peu tôt. Certains sujets nécessitent un savoir-faire qui ne peut s’acquérir qu’avec l’expérience.
À tes yeux, l’humour peut-il s’affranchir de son contexte politique et sociétal ?
Si l’extrême droite arrive au pouvoir, par exemple, je pense que j’aurai un spectacle encore plus politique. Mais je ne suis personne pour dire aux autres comment faire leur spectacle de stand-up. À chacun de mener sa barque. Moi, j’estime que si on me donne un micro et qu’on vient m’écouter pendant une heure, je me dois d’essayer de parler de deux ou trois trucs qui nous concernent toustes. J’ai hâte de gagner en ampleur pour pouvoir me montrer plus radical dans mon approche.
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Crédit photo : Maud Chalard