À l'occasion du mois Avril Utile de sensibilisation sur le chemsex, reportage dans des espaces de cruising gay qui organisent des "touzes bios" destinées à ceux qui cherchent une sexualité de groupe sans risque de tomber dans une addiction aux produits stupéfiants.
Illustration : Laurier The Fox pour têtu·
"Ici, on se défonce sans drogue." À contre-courant du phénomène chemsex qui envahit la sexualité gay, des établissements de cruising proposent désormais des sessions de sexe collectif garanties sans produits. Tout nu et sans produits : ces "touzes bios" rencontrent un certain succès, preuve d’un vrai besoin de repenser une sexualité sobre au sein de la commu.
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Au Secteur X, un bar à cul du Marais à Paris, les hommes circulent et se matent dans l’espoir d’un rapport sexuel anonyme, comme dans n’importe quel lieu de cruising. Mais en cette soirée placée sous le signe du "bio", c’est-à-dire sans drogues, règne une ambiance très différente de l’accoutumée. D’abord, parce qu’il y a nettement plus de monde que d’habitude dans les espaces de ce type. Ce qui ne surprend guère Alexis, 31 ans, un habitué des lieux qui "adore la fête et le cul" mais qui constate que ça devient "compliqué de les trouver ensemble" si l’on ne consomme pas de drogues. À part ici, donc, dans cet événement "sympa, efficace et sans chichi", comme il le décrit en donnant ses vêtements au vestiaire.
Le luxe du sexe bio
Axel, quinquagénaire organisateur de cette initiative, est un fondu du sexe en groupe. "J’en ai toujours fait, c’est ma sexualité de base", proclame celui que les habitués surnomment d’ailleurs Mister Touze. Mais ces dernières années, observe le connaisseur, il est de plus en plus difficile de s’envoyer en l’air sans émoji fusée – celui par lequel se signalent, sur les applis, les adeptes de chemsex. Alors, au début de la décennie en cours, il décide de prendre le taureau par les cornes et d’organiser pour lui-même des soirées sans chems. Il commence en privé, chez lui, et se rend vite compte que le concept répond à un besoin. "Ayant reçu une avalanche de demandes, j’ai cherché une solution pour y répondre", retrace-t-il.
Ce sera la TouzeBio, lancée en 2022 avec ce message sur X (ex-Twitter) : "TOUZE 0 CH*MS GEANTE à venir : Tous à poil et baise à tous les étages". Axel reçoit alors une centaine de réponses intéressées. "Maintenant, je fais 250 entrées avec parfois jusqu’à 300 mecs sur liste d’attente, compte-t-il, une demande qui ne cesse de grimper. "Je ne sais pas si c’est parce que je suis plus visible ou parce qu’il y en a de plus en plus de besoin…" Au bar, Guillaume, 25 ans, cheveux décolorés et cœur tatoué sur le torse, explique avoir poussé la porte pour "la découverte" : "Depuis quatre ans que je suis actif sexuellement et que je vais en partouze, je n’ai toujours connu que des mecs perchés.” À côté de lui, Mathias, un quinqua brun et musculeux, compte sur ses doigts : c’est sa quatorzième fois ici. Vivant à Nice, il cale même ses dates de déplacements professionnels dans la capitale sur le calendrier de ces touzes bios : "Une bonne partouze sans produits, ça devient un luxe !"
Pause sur le chemsex
D’autres attendent avec impatience le samedi, où une deuxième édition mensuelle de TouzeBio se tient au Red Zone, autre bar de cruising parisien. "Le samedi, c’est la possibilité de toucher un autre public, notamment beaucoup de provinciaux", explique Axel, qui se réjouit aussi de sa clientèle internationale : "Certains sont éberlués, notamment les Australiens, pour qui c’est compliqué de se retrouver nus dans une pièce sans que tout le monde soit défoncé." Au sous-sol, en effet, on ne se perche que sur des queues, dans une atmosphère presque vintage de corps en actions dans de simples effluves de poppers. Pas de mecs assis par terre pour scroller frénétiquement sur leur téléphone – ils sont laissés au vestiaire – en se tripotant un sexe rendu mou par les produits. "Ici, les actifs bandent et les passifs veulent se faire enculer", vante Axel.
En retrait, Elia, 29 ans, sexe touffu et cheveux longs sous sa casquette noire, mate sagement la scène. Malgré sa timidité, il est venu sur les conseils d’un pote. Le jeune homme a déjà participé à des partouzes, et prend "parfois des trucs", mais devant "l’ampleur du chemsex", il estime que "ces soirées sans prod' sont devenues nécessaires". Nicolas, 45 ans, employé dans les transports, vient de Poitiers tous les mois pour l’occasion. Lui n’a jamais consommé de drogues. "Chaque fois que je tombe dans une soirée avec des produits, je ne suis pas à l’aise", développe-il, évoquant sa "peur de tomber dedans" quand il voit ces garçons qui s’injectent derrière une porte, ou lui proposent "une trace" sur leur queue alors qu’il pourrait être contrôlé dans le cadre de son travail. Et puis il y a les accidents dramatiques. "Un pote a fait une overdose de G, il n’est plus là pour en parler", résume-t-il brièvement, avant de balayer ce souvenir sombre pour revenir à un aspect pratique : "Au moins, ici, tu jouis, et tu repars les couilles vides sans rentrer à pas d’heure."
Si Axel estime que deux tiers de sa clientèle ne consomment jamais de psychoactifs, il sait aussi que pour le tiers restant, la touze bio peut aider le retour une sexualité sans la dépendance. Max, 38 ans, a ainsi beaucoup fréquenté l’établissement au début de sa vie d’après le chemsex. "Ça fait deux ans et trois mois que je suis sobre de tout produit psychoactif, compte cet habitué des Narcotiques Anonymes. Les touzes bios m’ont permis de recomposer mon rapport au sexe, et de revenir à des pratiques que j’avais auparavant, du sexe anonyme et collectif, sans les associer systématiquement aux substances." Axel croise souvent ce profil d’abstinent, même d’un soir : "J’ai des garçons sortis des chems et qui veulent recommencer à éprouver du plaisir sans être perchés, mais aussi des mecs qui ont juste envie d’une pause. Ça ne veut pas dire qu’ils vont arrêter le chemsex en sortant, mais au moins ils se sont prouvés qu’ils pouvaient s’en passer." Son petit plaisir : le garçon qui repart en lui lançant fièrement : "Tu vois, ce soir, je n’ai rien pris !"
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