[Interview à retrouver dans le magazine du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] Agnès Troublé n’aime ni la mode ni la gauche d’aujourd’hui, mais elle reste optimiste et garde l’espoir que l’amour va sauver le monde. Nous l’avons rencontrée pour parler de style, de politique… et de Dieu.
Agnès Troublé préfère qu’on écrive son prénom et le nom de sa marque avec une minuscule. Mais pour nous, elle reste une Alliée avec un “A” majuscule. Lorsqu’on la retrouve dans son bureau à la déco vintage, rue Dieu, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris, elle nous accueille avec chaleur, comme si on se connaissait depuis toujours. Une Versaillaise catholique de gauche, on n’en voit pas souvent. Styliste, philanthrope et collectionneuse d’art, elle fait partie du club restreint des femmes puissantes dans l’univers de la mode. Sa marque, fondée en 1975, en reprenant le “b.” de Christian Bourgois, son premier amour, est la définition du style rock chic, et son cardigan à pressions est une référence dans le monde entier, de Tokyo à New York. Fidèle à ses engagements, elle n’a jamais cessé de soutenir des associations en faveur des migrant·es, des sans-abri et des personnes malades du VIH-sida.
On vous retrouve après le défilé homme automne-hiver 2026-2027. Qu’est-ce qui vous a inspirée pour cette collection ?
J’adore regarder les jeunes, ici, le long du canal Saint-Martin, ou les étudiants autour de la Sorbonne. à Paris, les jeunes ont très peu de vêtements – un blouson, une écharpe, une casquette, un bonnet… –, mais ils sont bien lookés ! Je regarde davantage les garçons que les filles ; je préfère les habiller eux. Quand je prépare la collection homme, je joue un peu à la poupée ! Pour cette saison, j’avais repensé à la Nouvelle Vague, aux films noir et blanc. J’avais en tête l’image de Jean-Paul Belmondo, tout jeune, avec une veste en tweed, une cravate noire et une chemise blanche.
À lire aussi : Niccolò Pasqualetti, douceur radicale
Comment définissez-vous le style parisien ?
L’élégance par la simplicité. Paris, c’est quand même l’idée du chic dans le monde. Je suis souvent du côté de la place des Pyramides [un quartier très touristique, le long du jardin des Tuileries, NDLR]. Je remarque tout de suite les touristes étrangers. En ce moment, ils portent beaucoup de fourrure synthétique. C’est terrible !
À Paris, on parle davantage de style que de mode.
Oui, bien sûr. Je suis styliste. J’adore ce terme, parce qu’on peut tout styliser. Même dans mon bureau, vous voyez, les affiches, on peut les remplacer quand on veut, c’est toujours du style. Et puis, les meubles africains, que j’adore aussi. Je suis fascinée par l’Afrique ; j’ai exposé plein d’artistes africains : Malick Sidibé, Frédéric Bouabré…
Le style des jeunes vous inspire… Que pensez-vous de la nouvelle génération dans l’art et le cinéma ?
C’est une génération talentueuse. Même les mannequins avec qui je travaille font de la musique, de l’art, ils sont dans la vie en même temps qu’ils sont mannequins. Et on voit arriver de nombreux talents qui ne sont pas parisiens… Ça prouve qu’il y a des gens beaux et du talent partout. Il faut juste qu’ils aient l’occasion d’émerger, mais ce n’est pas toujours le cas.
Est-ce toujours évident, après 50 ans, de concevoir de nouvelles collections ?
Moi, j’aime les vêtements éternels. C’est super qu’un vêtement tienne le coup. Comme les jeans. C’est beau, les Américains avec leurs jeans… Ce sont des trucs qui dureront toujours.
Pour vous, les vêtements sont comme les diamants, éternels…
C’est ça.
Et qu’en est-il de la transmission de la marque agnès b. ? Avez-vous déjà abordé le sujet ?
Oui, ça va continuer. Il y a des équipes, il y a des gens. On va engager quelqu’un qui me ressemble, qui a la culture du vêtement et qui connaît son histoire.
Vous vous êtes toujours définie comme optimiste de gauche. Arrivez-vous à garder votre optimisme ?
Je suis née en 1941. À deux ans, j’allais seule dans un couloir lors des bombardements. Je me souviendrai toujours des bombes, des soldats allemands, du bruit des godillots, de Versailles privé de lumière. Ça faisait peur. Ensuite, il y a eu le débarquement. Je me rappelle des Américains qui nous jetaient des chewing-gums sur une route de campagne dans le Perche. Et deux jours après, ravie, j’ai dit à mon père qu’ils devaient être embêtés, les Allemands. J’avais quatre ans. J’avais déjà fait mes choix.
On voyait déjà la militante. Qu’est-ce qui, plus tard, vous a fait aller vers la gauche ?
La guerre d’Algérie. Ça m’a tellement marquée. J’étais plus jeune que les copains de Christian Bourgois qui en revenaient. Ils avaient refusé de torturer et avaient déserté. Ç’a été un premier déclic. Après Christian Bourgois, il y avait la bande du PSU [Parti socialiste unifié, ndlr.]. J’y ai rencontré Pierre Mendès France, qui est devenu mon beau-père [Agnès a eu pour compagnon Jean-René de Fleurieu, fils de Marie-Claire Mendès France, épouse de Pierre Mendès France, ndlr.]. Nous prenions la Mini Moke et allions manger un couscous. Il était au régime, mais avec moi, il se permettait tout ! On était très complices. Quand les autres s’engueulaient, il me regardait en levant les yeux au ciel.
Comment a commencé votre engagement contre le VIH-sida ?
J’avais plein de copains jeunes et c’était une catastrophe. J’ai tout de suite proposé des préservatifs gratuits dans mes boutiques, alors qu’ils coûtaient 10 francs. Chaque fois qu’il y a une cause à défendre, j’essaie d’agir le plus possible. Je me suis beaucoup impliquée lors du mouvement des sans-papiers de l’église Saint-Bernard, en 1996. On a descendu le boulevard de Magenta, chacun avec une lettre pour écrire "Vive l’Afrique !" Et pour faire le point d’exclamation, il y en avait un qui faisait des pirouettes. C’était très beau !
Que pensez-vous de la gauche d’aujourd’hui ?
Ce n’est pas ma gauche, en tout cas. Elle n’ouvre plus assez sa gueule, elle a trop peur de l’extrême droite. Il faut qu’on se débrouille avec ce Front national [ancien nom du RN, ndlr.] dégueulasse. Je vais faire une autre gauche, elle s’appellerait le PSE, le pari du social et de l’écologie. Les Français adorent parier, pour moi, c’est ça, le bon choix.
Quelles mesures mettriez-vous en place ?
Il faut que les riches partagent, paient leurs impôts. Ils sont capables de payer des fiscalistes pour ne pas payer d’impôts. Je trouve cela loufoque ! Ils ne savent même pas quoi en faire, de leur argent ! Ce ne sont pas des gens que je fréquente. Je légaliserais le teuchi aussi, comme dans d’autres pays. Il y a trop de drames à cause de ça. Mais il faut séparer ça de la cocaïne. La cocaïne, ça rend idiot. Vous pouvez le mettre en gros : Agnès b. dit que ça rend idiot !
Et le joint ? Le cannabis, ça rend quoi ?
Ça rend actif. Ça rend acteur. Ça rend artiste. Moi, ça me réussit.
Et si vous deviez voter pour un des candidats actuels…
J’aime bien François Ruffin, j’apprécie ce qu’il dit quand je le vois à la télé. Mais en tout cas, je ne suis pas une mélenchoniste. J’ai connu Jean-Luc Mélenchon du temps de son combat pour les sans-abri avec l’abbé Pierre ; il a fait des conférences. Il était brillant, il était formidable, mais, désormais, je trouve qu’il est chiant ; il ne m’intéresse pas, je n’ai pas envie de le voir.
Qu’est-ce qui nourrit le plus votre optimisme ? Dieu, la politique ou le cannabis ?
Dieu.
Toujours ?
Je le remercie tous les jours, mon Dieu, pour tout ce qu’il me donne. Et puis, j’aime saint Jean [apôtre de Jésus à qui la tradition chrétienne attribue la rédaction de l’un des Évangiles, ndlr.]. Quand on le lit, on dirait un reporter de Libé qui suit une star. C’est un peu le premier journaliste.
Et on peut terminer sur l’amour… Vous reprenez le slogan "Give Love" ["Donne de l’amour"] de 2013 pour une collection capsule. Pourquoi maintenant, treize ans plus tard ?
Parce que ça s’impose toujours. On n’est rien sans l’amour.
À lire aussi : Trashy Clothing, la classe palestinienne
Crédits photo : Marion Berrin