santé"Mon monde est désormais plus vaste" : la vie sociale après l'addiction au chemsex

Par Mathias Chaillot le 05/10/2026
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Arrêter le chemsex, c’est parfois devoir renoncer à tout un monde : des soirées, des amants, des amis. Ceux qui sont passés par là racontent les liens perdus, ceux qui résistent et ceux qui se créent.

Chez Antoine, amis, amants et dealers se sont longtemps confondus. Une fois la décision prise de s’éloigner du chemsex après avoir raté son agrégation, bloquer certains numéros revenait donc à renoncer à bien davantage qu’à des fournisseurs. "Je craignais de ne plus avoir accès à un monde où je serais toujours le bienvenu. D’être abandonné, en fait." Comme si, avec le dernier sachet jeté dans les toilettes, c’était toute une sociabilité qui risquait de disparaître, avalée par la chasse d’eau.

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Antoine a pourtant fini par bloquer ses "potes de touze" et par accepter de voir certaines relations importantes se dissoudre. Il a notamment coupé les ponts avec deux amis chers. "Ils comptent toujours pour moi, j’aimerais avoir de leurs nouvelles, mais la drogue était l’un des ciments de notre amitié, constate-t-il à 31 ans. Quand on l’enlève, les liens ne sont plus les mêmes."

Joe, lui, a pris un aller simple pour l’Espagne. Cet autre trentenaire a commencé par faire une croix sur ses samedis soir, jusque-là rythmés par l’enchaînement before-party-after. "J’utilisais les mêmes drogues sur un dancefloor et en plan, donc je savais très bien comment ça allait se terminer, admet-il. Le chemsex était le dessert du week-end, qui allait durer vingt-quatre ou quarante-huit heures. Une soirée 'chems', c’est comme avec Grindr : on ne peut pas 'juste passer' quand on est accro." En même temps que les soirées, disparaît une bonne partie de sa sociabilité. Joe ne cherche pas immédiatement à la remplacer. Sa longue descente, il la traverse replié sur lui-même, "sans joie de vivre ni envie de connecter". Le piège est évident. "T’es seul, tu déprimes, et quand tu déprimes, t’as envie de consommer", énumère-t-il. Il lui faut d’abord réapprendre à être seul sans se sentir abandonné. Il se donne donc un coup de pied au cul pour prendre un bain, regarder une série, aller marcher… D’abord presque mécaniquement, puis de nouveau par envie. Arroser le désir pour le faire repousser.

Une partie de son entourage, dont son colocataire, ne consomme que dans un cadre festif. "Le reste du temps, on pouvait donc se voir sans risque." Joe comprend alors que son ancienne vie sociale n’avait pas disparu : il l’avait délaissée. "Les gens m’attendaient", s’aperçoit-il, sans oser encore dire "amis". Reste à retrouver le goût de relations qui, pendant trop longtemps, lui avaient semblé fades : "Je les voyais moins parce que j’en avais moins envie que le reste."

Antoine, lui, remplit le vide avec les études, celles qu’il avait ratées la première fois. Il recommence également à voir quelques amis. Peu, mais mieux, avec une règle simple : "Ma sociabilité doit être un endroit où je ne suis pas en danger." Après la bibliothèque universitaire, il est allé boire un verre avec sa partenaire de révisions, simplement parce qu’il se souvient avoir autrefois aimé ça. "Et c’était super !" sourit-il. Les potos, c’est comme le vélo. Certains d’entre eux reviennent ; d’autres s’éloignent ; la plupart étaient déjà partis. Antoine compte sur les doigts d’une main ceux qui sont restés. Mais ce sont désormais les plus précieux : "Un pote à appeler en cas de craving et mon frère qui avait le contrôle de mes finances", détaille-t-il, organisé.

"Créer une vie sociale par ailleurs"

Renouer avec la fête peut aussi faire partie du rétablissement. C’est dans cet esprit qu’Alexandre Nadra, danseur professionnel, avait imaginé les Ateliers BPM, à Paris. Le but était de "recréer l’expérience de la fête, sans drogue, pour laisser à chacun la possibilité de choisir ensuite". Et surtout d’offrir un rendez-vous en milieu de semaine, lorsque la solitude peut se faire particulièrement sentir. "Je voulais montrer qu’une musique peut t’amener à une forme de transe, tout comme la drogue, si tu parviens à te laisser porter", explique-t-il.

D’autres ont cherché cette communauté ailleurs. Emiel, 32 ans, salarié d’une ONG, a rejoint Not Today, un collectif importé de Londres qui réunit en semaine, dans un espace sobre, des personnes souhaitant interroger leur consommation. Sa raison d’être pourrait tenir dans une question : "Tout le monde t’appelle le samedi, mais qui t’appelle le mercredi soir ?" Emiel a mis du temps à trouver sa réponse. "Quand je suis arrivé à Paris, je pensais que la consommation était nécessaire pour intégrer ces espaces, retrace-t-il. Aujourd’hui, j’ai pu m’en éloigner parce que j’ai réussi à créer une vie sociale par ailleurs."

Victor, 38 ans, n’a pas toujours été ce type ultra social qui plaisante à tout bout de champ. "Je suis très timide", prévient ce professeur d’histoire-géo. Longtemps, la défonce lui a servi de passeport. Perché, il parvient à draguer, à trouver une place. Le produit ne lui servait pas seulement à jouir davantage : il lui ouvrait la porte d’un monde. "C’était convivial", résume-t-il. Avec désormais beaucoup de temps disponible, il s’investit dans son club d’arts martiaux. Auparavant, il regardait avec perplexité ces mecs qui consacraient leur week-end à une association. Il est aujourd’hui fier d’être l’un d’eux. Plus récemment, il s’est inscrit à la natation.

Son rétablissement passe également par les Narcotiques anonymes, où il rencontre des personnes "qui ont le même parcours" et avec lesquelles il a "tissé des relations sincères". Certains samedis, ce "petit groupe d’alliés" s’organise ses propres sorties : film, pizza et pop-corn, puis, pour ceux qui se sentent assez solides, direction le club. Les autres rentrent dormir. Victor fait partie des premiers.

Il lui a néanmoins fallu accepter que certaines relations appartenaient à sa vie d’avant. Pendant près de trois ans, il s’est considéré en pause. "Je me disais que je reviendrais parmi eux", dit-il à propos de ses copains d’after. Une récente rave avec son crush lui a rappelé la fragilité de cet équilibre : "Coucher avec lui alors qu’il était défoncé, ça m’a fragilisé, j’ai failli craquer." Il a alors repris ses distances avec ce garçon et son univers.

La sobriété n’implique pas nécessairement de renoncer à la fête. Victor a appris à aménager les situations à risque. Lors d’un apéro, s’il reconnaît le ballet régulier vers les toilettes, il part simplement plus tôt. Sa vie nocturne s’est peut-être rétrécie, mais sa vie sociale lui paraît s’être élargie : "Aujourd’hui, mon monde est plus vaste qu’à l’époque où il se résumait à trouver le bon after."

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