Le théâtre de Guillaume Vincent entre fête queer, GPA et métamorphoses
Culture

Le théâtre de Guillaume Vincent entre fête queer, GPA et métamorphoses


Le metteur en scène Guillaume Vincent nous raconte sa pièce Songes et métamorphoses, une adaptation queer et baroque remplie d’histoires gaies.

Guillaume Vincent a choisi de marier deux classiques foisonnant d’histoires d’amour mêlées. Les Métamorphoses d’Ovide et Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare sont interprétés par 17 comédiens, la majeure partie fraîchement sortie de l’école. Il invente une troupe de théâtre amateur hilarante qui s’atèle à la mise en scène de ces monuments, occasionnant de multiples croisements au cœur desquels l’amour gay se taille une place prépondérante. Rencontre.

Dans Shakespeare, il y a (presque) queer

TÊTU. Votre mise en scène opère un savoureux mélange des genres : diriez-vous que cette pièce est queer ?

Guillaume Vincent. La pièce est traversée par la question des sexualités. Shakespeare a écrit tous ses sonnets pour un jeune garçon. Dans Le Songe d’une nuit d’été, l’ordre est renversé. On pourrait voir cela comme un équivalent du spring break. Dans Ovide, Tirésias a été homme et femme. Il peut répondre à la question de savoir si le plaisir féminin est supérieur au plaisir masculin… J’avais envie de montrer l’hermaphrodisme, les femmes amoureuses avec Iphis et Ianthé. Or chez Ovide, l’amour homosexuel est décrit comme le pire des amours : « La fille du soleil a aimé un taureau, oui mais encore était-ce une femelle qui aimait un mâle »…

Vous avez choisi de conserver ce dialogue très dur entre Iphis et Ianthé que répètent deux jeunes lycéennes à la fois attachantes et insupportables, fières de s’embrasser sur la bouche.

Elles veulent monter cette scène par provocation. J’avais envie qu’on puisse rire d’elles mais qu’en même temps elles apparaissent sympathiques et que leur combat soit crédible. J’ai donné des cours dans un lycée privé catholique et j’ai eu des problèmes car j’avais abordé une scène de Fassbinder… Les parents s’étaient plaints. Quand je travaillais à Zagreb, j’avais demandé à un garçon de faire un câlin à un autre. Il s’était presque agenouillé devant moi pour me supplier de ne pas lui demander de faire ça ! Je me suis dit que c’était fou : il était d’accord pour tuer symboliquement quelqu’un sur scène mais en aucun cas pour embrasser un garçon.

Il y a aussi cette histoire du prof de théâtre un peu austère dont les parents se méfient parce qu’il n’a pas de femme… Et parce qu’il fait jouer Ovide aux enfants.

Le prof de théâtre est inspiré par mes expériences en tant que metteur en scène et par un de mes anciens profs normaliens, dans un lycée privé catholique, qui était homosexuel. Ces questions sont très fortes à l’école et varient énormément d’un lieu à un autre. Quand je donnais des cours à Metz, les élèves n’avaient même pas le droit de s’embrasser sur scène. A Lorient, il y avait un couple de lesbiennes ouvert parmi mes élèves. Et à Gennevilliers, il y a carrément un vigile qui était là pour que les filles enlèvent leur voile en entrant en classe… Essayer de saisir la jeunesse française dans son entier, c’est impossible.

Vous faites aussi jouer le personnage du roi des elfes, Obéron, par une femme. Pourquoi ?

Chez Shakespeare, il y a l’idée que les femmes étaient jouées par des hommes. Imaginez Roméo et Juliette joué par deux jeunes garçons ! Or dans Le Songe, les femmes sont presque uniquement des victimes. J’ai voulu inverser ce rapport entre les sexes.

Christophe Honoré a aussi adapté Les Métamorphoses dans un film en 2014. Avez-vous eu peur de vous y frotter ?

J’étais déjà en train d’écrire la pièce quand le film est sorti. Dans ce film, j’admire l’élan à filmer la jeunesse entre la banlieue et les herbes folles, le vert de la nature et les aplats de béton…

Vous commencez la pièce par le mythe de Narcisse en édulcorant un peu l’histoire, jouée par des enfants.

Dans le texte, il est dit que Narcisse rendait fou les filles et les garçons ! Pour la mise en scène, le prof de théâtre atténue ce côté. Mais en effet, on imagine très bien le garçon embrasser son reflet dans le miroir.

Le débat sociétal de la GPA intervient au beau milieu de la pièce, car les élèves ont appris que le prof y avait eu recours…

On voit une femme enceinte au début de la pièce. Je voulais qu’on puisse se demander si le prof est homosexuel ou pas, qu’on ait un doute en tant que spectateur. Je voulais aussi montrer qu’il n’était pas encore prêt à parler d’un sujet qui, pour des ados de 15 ans, n’a plus aucune importance. Les élèves s’en foutent sur le plan moral, ça ne les intéresse que parce qu’il refuse d’en parler. Mais ce n’est pas un discours militant de ma part.

Guillaume Vincent Songes et métamorphoses
©Elisabeth Carecchio

Une pièce baroque

Comment vous y êtes-vous pris pour réaliser un travail aussi titanesque ?

C’est deux ans et demi de travail. Des choses s’ajoutent durant les répétitions. Entre les deux pièces, il a fallu créer des ponts et une communication ininterrompue.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?

Ça a été très long, j’ai auditionné plus de cent personnes pour avoir un quatuor intéressant chez les jeunes. J’avais l’idée d’avoir quatre jeunes gens et de les montrer comme tels, des acteurs qui débutent.

La mise en scène s’appuie sur des effets de rupture souvent très comiques. Où vous situez-vous entre un théâtre classique et un théâtre contemporain un peu violent à la Vincent Macaigne ?

Cette pièce se nourrit de mon parcours : j’ai commencé avec Marivaux… Mais je ne me situe pas par rapport aux autres. J’en fais beaucoup, mais différemment. Ça brille beaucoup chez moi [des confettis dorés tombent sur le plateau pendant au moins une heure sur les quatre du spectacle, ndlr]… Et puis j’aime aussi me recevoir de la chantilly quand je vais voir des spectacles !

Dans une scène intense de dispute, une élève du cours de théâtre refuse de jouer un personnage de sa famille. Quel est le sens de cette colère homérique ?

Ça raconte quelque chose sur les rôles qu’on attribue aux Noirs, aux homos, etc. On a envie de transcendance ! De ne pas toujours être assujetti à ce que l’on est ! Il faut pouvoir jouer avec soi de soi et être ailleurs que dans la reproduction. Un Noir peut jouer le frère d’un Blanc. Une amie d’origine arabe ne recevait que des scénarios sur le voile ou l’émancipation. Un ami homo s’est entendu dire : « Est-ce que vous pouvez en faire plus ? » Sous-entendu, « pouvez-vous faire plus pédé »… Dans ma pièce, cette élève dit : « C’est violent de toujours devoir reproduire ce que nous sommes ».

 

Songes et métamorphoses, mise en scène de Guillaume Vincent. 4 heures avec entracte. Jusqu’au 20 mai à l’Odéon-Théâtre de l’Europe (Ateliers Berthier) à Paris puis du 23 au 25 juin au Printemps des comédiens (Montpellier).

Couverture : ©Anne Guillaume

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