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"Mon cœur est avec vous" : Hermann, le grand amour homosexuel de Gandhi…


Le plus difficile dans les histoires d’amours homosexuelles du passé, est certainement de ne pas chercher à les sur-investir de nos concepts modernes et de nos désirs personnels. C’est tout l’intérêt d’avoir retrouvé la correspondance entre Gandhi et l’architecte lituano-sud-africain Hermann Kallenbach… Le fait que le gouvernement indien punisse les actes homosexuels et ait en même temps cherché à garder secret ces écrits suffit à nous mettre la puce à l’oreille.

Tout l’été, nous vous racontons les histoires d’amour secrètes – entre hommes – de notre histoire contemporaine. Retrouvez toutes ces chroniques de la collection « Grand amour » ici.

Dans la construction des mythes contemporains, il peut être ardu de démêler les hagiographies du réel, de lire entre les lignes et d’empêcher les États, la morale et l’homophobie de faire son œuvre… Qu’en est-il de la vie intime du chantre de la désobéissance civile de masse et de la non-violence, leader de l’Indépendance de l’Inde, aka le Mahatma (« La grande âme ») Gandhi ?

Déjà en mars 2011, une biographie de Joseph Lelyveld intitulée Great Soul: Mahatma Gandhi And His Struggle With India révélait la relation passionnée, faisait scandale et était interdite dans la province d’origine du « père de la nation », le Gujarat. « L’écrivain a heurté les sentiments de tout un peuple. Cette tentative de diffamer le Mahatma Gandhi ne peut être tolérée », déclarait alors Narendra Modi, Premier ministre de cette région. En 2012, le gouvernement indien acquérait des documents – mis en vente par la petite nièce de l’architecte – pour un million d’euros, juste avant la vente prévue chez Sotheby’s. Il y découvrait plus de 1.000 lettres, télégrammes et photos, toute la correspondance entre les deux hommes suivant une relation qui s’était tissée de 1905 à 1945.

Les deux hommes se sont rencontré en Afrique du Sud en 1904. Après de longues discussions sur la religion, son concept de Satyagraha (« étreinte de la vérité », de non-violence par la désobéissance civile) et d’égalité entre les humains, ils devinrent amis et Hermann, un fidèle dévot. Selon Gandhi, ils sont même des « âmes sœurs », qui vécurent ensemble dans la Satyagraha House, dessinée par Kallenbach pour y vivre avec son aimé. Puis Hermann lui offrit 4 km² de terres près de Johannesburg, où Gandhi installe son ashram et sa famille. C’est la célèbre « Ferme Tolstoï » du nom de l’auteur et philosophe Léon Tolstoï dont le végétarisme et l’égalitarisme inspirèrent beaucoup la philosophie du Mahatma.

Gandhi et Kallenbach avaient pris l’habitude de se surnommer “Chambre basse” (qui prépare le budget) et “Chambre basse” (qui le vote), prouvant leur indéfectible lien.

 

Lettre de Gandhi à Kallenbach

AHMEDABAD, le 22 juillet 1915

Mon cher ami,

Mon cœur est avec vous. J’ai déballé nos affaires et en tant que perpétuel nostalgique, je me sers de votre oreiller de bois favori que, vous vous en souviendrez, vous ne vouliez pas abandonner. Alors que je tente de mettre les choses en ordre, je pense à vous sans cesse, vous me manquez sans cesse. À l’heure actuelle, je prépare simplement la maison comme si je m’apprêtais à vous y recevoir. C’est que vous êtes vraiment avec moi lorsque je nettoie la maison et ses placards. Je me demande si vous approuveriez mon travail et mes méthodes de nettoyage. Vos suggestions et votre nez me manquent énormément.

Mais, pour le meilleur ou pour le pire, nous devons vivre quelque temps physiquement séparés. Nous devons vraiment agir pour que nos esprits soient rapprochés, si nous voulons supporter cette séparation physique forcée. Votre internement vous a rendu plus proche de moi, s’il est possible que vous soyez encore plus près que vous ne l’étiez déjà.

 

« Hermann Kallen­bach est la personne que Gandhi a le plus aimée de toute sa vie », dira Gilbert Sinoué, un roman­cier qui a parcouru les centaines de lettres – dont une dizaine très intimes – désormais conservées aux Archives nationales indiennes.

Dans La nuit de Maritz­burg (Flam­ma­rion), il détaille leur idylle, et même leur vie commune, pendant une dizaine d’années en Afrique du Sud. Ce fut un coup de foudre intellectuel. Hermann Kallen­bach, fasciné par Gandhi, a joué tous les rôles à ses côtés. Il a financé son combat contre les discriminations infligées au peuple indien en Afrique du Sud, a été son garde du corps. Il a même fait de la prison, pour avoir défendu les mêmes causes que son mentor. Ce dernier a véritablement donné un sens à sa vie. L’avocat indien a, un temps, quitté femme et enfants pour vivre avec ce colosse body­buildé, habi­tué au luxe, et lui adressé des décla­ra­tions enflam­mées pendant de longues années :

« Depuis le premier jour où je vous ai rencon­tré, j’ai su que nous serions liés pour la vie, écri­vait-il. Je vous l’ai dit un jour, nos âmes se sont reconnues […] L’exis­tence sans vous me semble un grand désert. »

Où s’arrête l’amitié, la bromance, et où commence l’amour ? À des détails : pour le Mahatma, adepte de la non-violence, Hermann devien­dra végétarien et acceptera de vivre dans le dénue­ment à ses côtés. Inquiet de voir ce dernier entre­prendre un voyage auprès de sa famille, Mohandas (le prénom de Gandhi) lui fait signer un contrat dans lequel Hermann s’engage à ne pas regar­der des femmes avec concupiscence et à ne pas se marier.

 

Contrat d’entente entre Chambre Haute et Chambre Basse

  • Chambre Basse se doit d’aller en Europe faire un pèlerinage sacré chez les membres de sa famille au mois d’août prochain.

  • Chambre Basse, tel un paysan pauvre menant une vie simple, ne doit pas dépenser plus d’argent que nécessaire.

  • Chambre Basse ne doit signer aucun contrat de mariage pendant son absence.

  • Chambre Basse ne doit convoiter aucune femme.

  • Chambre Basse doit voyager en troisième casse, en mer et sur terre.

  • Chambre Basse doit, si ses obligations professionnelles à Johannesburg le permettent, rendre visite au Dr. Mehta en Inde. Si ce voyage a lieu, il devra voyager dans la même classe que le Dr. Mehta.

  • Chambre Basse ne s’attardera pas à Londres ni nulle part ailleurs, pour sauver les foyers et les membres de la famille.

  • La prise en compte de toutes les tâches imposées à Chambre Basse par lui-même ci-dessus est le fruit de l’amour, et plus encore de l’amour qui existe entre les deux Chambres, cet amour qu’ils espèrent inconnu du reste du monde.

  • En foi de quoi, les deux parties apposent solennellement leur signature en présence du Créateur de tout cela le 29 juillet à la ferme Tolstoï.

     

Où commence l’amour, et puisque tout le monde se pose la question, on commence une vraie relation… sexuellement parlant ? S’ils ont eu des rela­tions char­nelles, cela n’a pu être le cas que pendant une courte période, puisque les deux hommes se sont rencon­trés en 1904 et qu’en 1906 Gandhi faisait vœu d’absti­nence.

 

Ton portrait (le seul et l’unique) se dresse sur la cheminée de la chambre. La cheminée est à l’opposé du lit. Le cure-dent éternel est là. Le maïs, le coton et la vaseline sont des rappels constants de ta présence. Et le tracé du stylo que j’utilise pour chaque lettre (tu vois que le crayon a disparu) me fait penser à toi. Par conséquent, même si je voulais te sortir de mes pensées, je ne le pourrais pas.

(…) Comment as-tu fait pour prendre entièrement possession de mon corps ? C’est de l’esclavage, et avec vengeance. Mais après vient la récompense, quelle sera-t-elle ?

Le contrat tacite, c’est que tu prends mon corps et me donne ton âme par l’étude. Tu ne peux pas accepter le refus, même venant de toi. (Lettre de Gandhi à Kallenbach du 24 septembre 1909)

 

Gandhi avait une relation particulièrement ténue avec la sexualité, interdisant même à son fils Hari­lal d’avoir des liens charnels avec son épouse. Après avoir accueilli la naissance de ses quatre enfants, il interdit aux couples mariés fréquentant son ashram d’avoir des relations sexuelles pendant leur séjour, expliquant aux maris qu’ils devaient prendre un bain froid en cas de besoin. L’homme de foi vivait sa libido comme une malé­dic­tion : son père avait péri pendant qu’il faisait l’amour à son épouse dans la pièce à côté, et l’enfant issu de cette funeste nuit mourut à l’âge de deux mois. Une double bles­sure qui marquera Gandhi à tout jamais. Pour éprou­ver sa « résis­tance » à la tenta­tion, le Mahatma demandera même, à la fin de sa vie, à sa nièce de dix-sept ans et à son méde­cin (une femme) de dormir nues à ses côtés. Il prenait aussi souvent des bains avec des jeunes filles pubères, se faisait masser nu… En 2010, le livre Gandhi : ambition nue de l’historien britannique Jad Adams levait le voile sur l’obsession du guide de maîtriser ses désirs. Tous ses désirs.

Hermann Kallen­bach n’accom­pa­gna pas son grand amour dans son combat pour délivrer l’Inde de l’occupant anglais. Interné en Angle­terre au début de la Première Guerre mondiale, il profita de cet éloi­gne­ment de son mentor pour se  « réin­car­ner », se libé­rer de Gandhi, dont il ne voulait plus être dépendant…

Le soir du 30 janvier 1948, à Delhi, un homme tire trois coups de revolver sur Gandhi alors que celui-ci se rend comme chaque jour à la prière.

Les polémiques posthumes n’ont pas manqué depuis. Des voix se sont notamment élevées contre l’érection de plusieurs statues à sa gloire en Afrique en dénonçant son racisme. Dans ses écrits, le Mahatma décrivait en effet les Africains de la manière la plus caricaturale possible, utilisant le terme « kaffirs » très dénigrant, et intimant par exemple aux femmes indiennes, supérieures à eux selon lui, d’éviter d’en fréquenter…

Alors qu’en 2018, on commémorera les 70 ans de sa disparition, Gandhi reste malgré tout considéré comme un saint.

La nécessité de se forger des idoles force parfois les consciences et les États à mettre un mouchoir un peu trop opaque sur la réalité de ce qu’ils ont été. Ils deviennent des symboles à épurer, plus que des êtres humains avec leurs subtilités. Karan Thapar, dans le quotidien Hindustan Times, estimait dans une tribune que ces diverses révélations sur la sexualité du Mahatma avaient eu le mérite de l’« humaniser », lui qui justement n’aimait pas être pris pour un saint. Dépénalisée en 2009 pour être repénalisée en 2013, l’homosexualité en Inde peine à se délester de l’héritage victorien…  Car c’est bien les conséquences de ces révélations qui gênèrent l’État aux entournures. Le journaliste demandait alors : « Est-ce que la psyché indienne trouve odieux que son icône et mentor ait des désirs érotiques, quels qu’ils soient ? Si oui, n’est-ce pas là plutôt notre problème ? »…

 

Tout l’été, nous vous racontons les histoires d’amour secrètes – entre hommes – de notre historie contemporaine. Retrouvez toutes ces chroniques de la collection « GRAND AMOUR » ici.

 

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