Refus d’embauche, licenciement abusif : ils et elles racontent la transphobie au travail

Les personnes transgenres sont plus frappées par le chômage que le reste de la population. Et une fois passé la barrière du CV, les discriminations à l’embauche et en poste ne sont pas rares. Des victimes de transphobie au travail témoignent pour TÊTU.

À l’autre bout du fil, Anna* est au bord des larmes et surtout très en colère. Elle a eu 27 ans le mois dernier. Elle vient de « reprendre la prostitution, pour mettre de côté« , ce qui lui a valu d’être mise à la porte de son logement. « Techniquement, je suis SDF. » Si elle n’était pas hébergée par un proche, elle serait à la rue. En novembre 2019, elle avait pourtant placé tous ses espoirs dans ce nouvel emploi au Burger King du centre commercial Purpan, à Toulouse, avant de subir la transphobie de ses supérieurs, comme l’avait raconté TÊTU en décembre dernier. Sans nouvelles des associations qui lui avaient alors proposé leur aide, elle n’a toujours pas porté plainte.

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Dès son entretien d’embauche, Anna est « vigilante » : elle s’assure qu’elle sera bien genrée au féminin – elle a obtenu son changement de prénom à l’état civil un mois plus tôt, mais pas encore le changement de sa mention de sexe – et qu’elle pourra accéder au vestiaire des femmes. Les quatre semaines de formation se déroulent sans accroc. « J’ai fait l’effort d’aller me changer chez les mecs, j’ai pris sur moi. Le premier jour de travail, comme on me l’avait promis, je me suis changée avec mes deux copines. »

17,5 % de chômage

Son manager l’aurait alors interpellée pour lui parler à l’écart et lui dire que, en « raison de ses problèmes de papiers« , elle devait se changer avec les hommes. Elle en fait part au gérant du restaurant franchisé, qui aurait enchaîné les « bourdes transphobes » : « Il insiste sur le fait qu’il n’apprécie pas les mots « transphobe » et « homophobe ». » Avant de terminer l’échange par cette phrase, selon Anna : « Je ne veux pas d’un homme chez les femmes. » À l’issue de sa journée de travail, le centre de formation prévient la jeune femme que sa formation a pris fin. Contacté en décembre par TÊTU, Burger King avait tout nié en bloc.

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Le coup est d’autant plus dur que, auparavant, Anna a dû « galérer comme une chienne » pendant des années. Plus jeune, elle grandit dans le Gard, où elle travaille dans les champs. Quand elle entame sa transition, elle cherche des emplois de caissière, d’aide ménagère… mais ne décroche jamais plus de deux entretiens par an, « sinon on ne me rappelle jamais« . Mis à part quatorze jours en tant que caissière dans une grande librairie à Montpellier, en 2017, elle est donc demeurée sans emploi jusqu’au Burger King de Toulouse. Elle n’a pu subsister que grâce à la prostitution, au chômage et au RSA quand elle a eu 25 ans. Une situation fréquente chez les personnes transgenres : d’après l’enquête des sociologues Karine Espineira et Arnaud Alessandrin, Sociologie de la transphobie (MSHA, 2015), 17,5 % d’entre elles seraient au chômage et 19,5 % au RSA, des taux supérieurs à la moyenne des Français. « Avant même d’entrer dans l’emploi, on a tout un ensemble d’écueils qui éloignent les personnes trans d’une situation d’emploi qui s’approcherait de la moyenne« , constate le chercheur.

Refus d’embauche

Au premier rang de ces écueils, les discriminations à l’embauche. Armand a découvert sa transidentité il y a six ans. Très jeune, il subit le rejet de sa famille, jusqu’à tenter de mettre fin à ses jours et se retrouver hospitalisé pendant près de deux mois. Depuis, il n’a « jamais cherché à [se] cacher« . « Et ça ne m’a pas amené que du bien« , ajoute-t-il. À seulement 20 ans, il s’est déjà vu refuser deux emplois en raison de sa transidentité. Le premier, dans une grande enseigne de boissons, « sous prétexte que mes papiers allaient poser problème et que ça risquait de perturber les collègues de tout leur expliquer« .

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Mais également dans une boutique de cigarettes électroniques dans un centre commercial : « L’employeur a attendu la veille de ma période d’essai pour me dire qu’il ne pouvait pas engager quelqu’un comme moi vis-à-vis de la clientèle. » Ironiquement, Armand travaille désormais, depuis quatre mois, dans un magasin de cosmétiques… dans le même centre commercial. « Tout se passe bien, il n’y aucun souci au niveau de l’inclusion, se réjouit le jeune homme. J’ai un rendez-vous pour ma mammectomie et ils ont déjà tout prévu pour que mon arrêt de travail se passe au mieux. »

Transphobie ordinaire

Bien que la loi réprime clairement les discriminations en raison de l’identité de genre d’une personne, les personnes transgenres seraient, d’après Arnaud Alessandrin, plus de 33 % à avoir subi une « discrimination dans l’emploi au cours des douze dernières mois » et 28 % à avoir vécu une « situation de déprise professionnelle » (licenciement, abandon de poste, mise au placard). Tout comme Anna, Cley, 23 ans, en a fait la malheureuse expérience.

Entré dans la vie active il y a deux ans, il travaille principalement dans le théâtre, dont il vit difficilement. Fin 2019, il est embauché dans un parc d’attraction en réalité virtuelle. Il reste discret durant son entretien d’embauche, et en poste dans un premier temps. « Je n’en parle que si je suis à l’aise avec mes collègues, et mon patron si on se rapproche. » Au fil des semaines, il commence à se dévoiler et sent le malaise de son supérieur. « Il faisait de la transphobie ordinaire, des remarques un peu déplacées. Mais quand je remettais les choses à leur place, il ne répondait pas. »

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Trop peu de plaintes

Au terme de ses deux mois de période d’essai, son chef décide de ne pas le reconduire en CDI, tout en restant « flou » sur les motifs. C’est par un de ses collègues – homosexuel, à qui le même chef aurait adressé des « remarques homophobes » – qu’il en saura davantage : « Il m’a dit que c’était parce que j’étais trans et que ça avait l’air de le déranger. Il aurait dit que si j’en parlais ouvertement c’était dérangeant. » Tous les deux iront s’en plaindre à la responsable des relations humaines, sans succès. Après un mois de chômage, Cley attend de retrouver une « situation stable » avant de déposer une plainte aux prud’hommes. « J’encaisse un peu le coup, c’est assez récent. »

Le sociologue Arnaud Alessandrin en est convaincu : pour changer la donne, il faut déjudiciariser le changement d’état civil, mais aussi inciter les victimes de transphobie à porter plainte – elles ne seraient que 2 à 3 % à le faire. « Il faut que les cas soient traités juridiquement. Plus il y aura de la jurisprudence, plus il sera aisé pour les plaignants de faire reconnaître la discrimination au travail. »

*Le prénom a été modifié

 

Crédit photo : Pixabay


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