La nuit où j’ai testé pour la première fois un sex-club

Films pornos au rez-de-chaussé. Sous sol d'alcôves parfumées au poppers. Notre journaliste-cobaye a testé un sex-club parisien pour voir ce qu'on y trouve à l'ère Grindr.

Cet article est paru initialement dans le numéro 222 de TÊTU, un numéro spécial "L'amour et le sexe" 

Aujourd’hui, on peut toujours prétexter aller dans un sauna gay pour profiter des bains de chaleur sèche, ou dans un club tel que Le Dépôt pour y faire la fête. Mais les bars à cul ont rarement d’autres vertus que le sexe. Pour démarrer l’année en beauté, moi qui suis d’ordinaire si coincé ai donc décidé de tenter de percer le mystère de la longévité de ces lieux, qui ont survécu aux années sida et au succès des applis de rencontres gays.

20:00  : Je sors ce soir

Quand j’annonce à ma coloc que je dois me rendre dans un sex-club pour un article, elle propose aussitôt de m’accompagner. Tout en dégustant nos poireaux au reblochon, on cherche sur internet les meilleurs clubs de cul de Paris : certains se centrent autour d’un fétiche particulier et impliquent une tenue idoine, comme le Full Metal, qui requiert latex et cuir, d’autres exigent le naturisme, comme L’Impact. N’ayant pas envie de connaître ma coloc sous toutes ses coutures, on tombe d’accord pour s’aventurer au Krash quand je reçois le message d’un ami, qui me demande si je sors ce soir. “Grave chaud pour venir avec toi, mais tu ne pourras pas y aller avec ta pote, c’est généralement interdit aux femmes”, répond-il à ma proposition. Ma question un brin paniquée “même aux filles à pédé ?” le convainc de la nécessité de me chaperonner.

21:30 : Surveiller et jouir

Plus si vierge, mais toujours effarouchable, je ne compte rien consommer sur place, mis à part de l’alcool. La rue du sex-club, situé entre Le Marais et Châtelet, s’avère curieusement calme. De là où nous sommes, on ne peut pas voir l’intérieur du bar en raison de sa façade opaque, qui affiche “Krash, cruising bar, établissement interdit aux mineurs, entrée gratuite” ainsi que les horaires du lieu. Alors que j’attends mon pote, j’observe un homme en sage costume gris sonner à la porte puis en franchir le seuil.

Cinq minutes plus tard, c’est au tour d’un quinqua à l’allure banale de pénétrer dans l’établissement. Loin d’être sélectif, c’est plutôt comme au McDo : venez comme vous êtes. Mon pote m’ayant rejoint, on peut enfin rentrer. Sur un discret fond musical techno, trois hommes de 30 à 60 ans scrutent notre passage jusqu’au bar, chacun dans leur coin de la pièce à peine éclairée par quelques néons rouges et par deux écrans diffusant un film porno plutôt hard. Le barman nous explique que le vestiaire est compris dans le prix des boissons : “Faut se mettre à l’aise pour mieux jouir.”

22:30 : De sang froid

Pendant que je discute avec mon ami dans ce bar étrangement calme, on voit parfois émerger des hommes plus ou moins vêtus remonter du sous-sol, comme ce quadra qui, avec une nonchalance pleine d’assurance, ne porte rien d’autre qu’un jockstrap. On est bien loin de l’ambiance des boîtes gays, où ce sont surtout des jeunes ultra-gaulés qui osent se dénuder sur un dancefloor devenu un concours de beauté testostéronée. Notre cocktail enfilé, on descend avec sang- froid. Dans les escaliers, plusieurs affiches intiment de parler à voix basse. D’autres résument l’importance d’agir face à un G-hole (overdose de GBL ou de GHB, consommés de façon récréative) et de se protéger contre les IST, notamment grâce aux distributeurs de préservatifs, de lubrifiant et de gants disséminés un peu partout dans les backrooms.

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23:00 : Stupeur et consentement

Tout en longueur, l’espace comprend une pissotière, où certains s’amusent à appâter le chaland en urinant bruyamment, ainsi que deux cabines de toilette, qui ferment vraiment. À l’extrémité opposée, un homme installé dans un sling, les jambes écartées en l’air, attend patiemment d’être butiné. Entre les deux, une poignée d’autres mecs semblent attendre qu’il se passe quelque chose, se frôlent à dessein et rentrent dans les alcôves percées de glory holes, espérant être suivis. Mais nos bavardages incessants, à mon ami et moi, doivent en dissuader quelques-uns.

Quand on finit par se taire, deux hommes s’effleurent puis se galochent en plein couloir avant de feindre s’isoler dans un renfoncement, bientôt rejoints par toute une troupe de voyeurs s’empressant de se palucher en les regardant se sucer. Sans un mot, avec une lenteur étonnamment sensuelle, chacun tâte le terrain – ou plutôt le paquet de son voisin – pour savoir s’il peut aller plus loin. Justement, je les rejoins pour mieux comprendre, sens une main se balader sur mon bras, mes fesses et ma braguette, mais à la seconde où j’effectue un mouvement de recul, l’inconnu cesse et me laisse tranquille. Je ne m’attendais pas à ce que tout le monde soit aussi respectueux et attentif au consentement de chacun.

00:00 : en attendant sodo

Moi qui craignais de découvrir une orgie brutale et bruyante, je me sens presque attendri par ces hommes venus assouvir leur désir de sexe anonyme, à l’heure où Grindr aseptise tout et peut s’avérer beaucoup plus excluant lorsque ton physique ne correspond ni aux standards de beauté ni au kink de quelqu’un. Ici, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de blabla qu’il n’y a pas de respect, au contraire. Maintenant que mon pote est rentré chez lui, je retourne voir ce qui se trame du côté du sling et aperçois enfin quelqu’un satisfaire l’homme qui attendait sagement qu’on le sodomise. Ses gémissements attirent rapidement le reste de la darkroom qui s’agglutine autour de lui en une chaîne humaine de plaisir : deux hommes s’embrassent, conjointement sucés par un troisième, tout cela pendant qu’ils en masturbent d’autres qui ont eux-mêmes chacun leur langue dans la bouche de leur voisin. Dans ce méli-mélo de bras et de queues, un homme finit par se désaper  entièrement, ne gardant qu’un harnais  de cuir et ses baskets, avant de se pencher pour que son voisin l’encule, là, à 2cm du sling. Clairement de peu importe de qui il s’agit. Plus l’heure trop, je laisse tout ce beau monde s’activer sans moi et rejoins le couloir.

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01:00 : la verge devant soi

Là, un nouveau venu me fixe, me caresse le bras et m’embrasse. Je me laisse faire dans l’espoir d’obtenir le prix Pulitzer, jusqu’à ce qu’il dégaine sa queue de son pantalon. Ça me renvoie brutalement au fait que tout ce beau monde n'est pas là pour se donner mutuellement du plaisir, mais plutôt pour se faire plaisir avec la bouche ou la verge d'un autre, peu importe de qui il s'agit. Plus l'heure avance, plus nous sommes nombreux à nous épier dans la pénombre, et bien plus si affinités.  Pourtant, je serais sans doute incapable de reconnaître l’un de ces hommes si je devais le recroiser en plein jour. C’est aussi ce qui fait la beauté excitante de cette faune hétéroclite, composée de toutes les classes sociales – à en juger par leurs vêtements – et de tous les âges, à l’exception des moins de 25 ans. Je rentre donc chez moi en me disant que c’est peut-être aussi par conscience de sa fragilité que cet éco-système délicat, qui ne survivrait pas au moindre incident, baise avec tant de douceur.


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