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cruisingCet historien raconte la drague gay dans les toilettes publiques du vieux Lille

Par Fanny Evrard le 04/08/2020
toilettes publiques

L’historien Sébastien Landrieux s’est penché sur l’histoire homosexuelle dans le Nord. Ce passionné d’archives s’est nourri de ses recherches pour balader les curieux dans le Lille des urinoirs et des affaires classées.

Les pédés sont partout !” s'amuse Sébastien Landrieux. Cet historien nordiste propose des visites de Lille au temps des vespasiennes, ces urinoirs publics installés de la fin du XIXe siècle jusqu’au milieu des années 1980. Grâce à des archives judiciaires et journalistiques, le chercheur raconte les nombreuses histoires gays et, dans une très moindre mesure, lesbiennes, des rues et bâtiments de Lille.

Loin d'être sévèrement condamnés par la justice avant les années 50, les homosexuels lillois disposent pendant des décennies de lieux rencontre connus et tolérés, dont font partie les vespasiennes. Le circuit du chercheur serpente dans le jardin Vauban, dans le Vieux-Lille et sur la Grand’Place.

Partouzes dans la grotte de la Sainte-Vierge

Tout commence devant un banc. Sébastien Landrieux se tient dans le jardin Vauban, prêt à raconter la première anecdote croustillante d’une longue série. En 1903, deux hommes en pleine action sur le mobilier et un troisième voyeur sont surpris par un policier. Tous les trois sont condamnés à des peines de prison. Car le code pénal de 1810 instaure le délit d’outrage public à la pudeur: le fait de s’exhiber, d’avoir des relations sexuelles sans chercher à se cacher en fait partie. Il s’agit d’un des rares cas d’arrestation et de jugement d’homosexuels dans la région.

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A cette époque, la drague et la prostitution entre hommes se concentre dans le parc et sur les quais de la Deûle. Contreforts, cachettes, peu d’éclairage, peu de passage: les conditions sont optimales mais entraînent une surveillance dès 1860. “Les quais des villes sont historiquement des lieux de drague. Avec la construction des vespasiennes, les lieux de rencontre se sont déplacés en ville. Et à leur suppression, ces activités sont renvoyées dans les parcs périphériques”, note Sébastien Landrieux. Le parc Vauban est encore aujourd’hui connu comme lieu de rencontre et de prostitution, avec sa grotte de la Sainte-Vierge pour les partouzes à la nuit tombée. 

Belle Époque

La balade longe la Deûle jusqu’à un petit square agrémenté d’une statue en hommage au P’tit Quinquin. À la Belle Époque, le lieu a abrité une guinguette très prisée. À la suite d'un incendie en 1943, elle est devenu une friche habitée par une population en quête d’un abri discret proche du centre-ville. “La presse relaie les plaintes des voisins sur le bruit et la dangerosité du lieu. Le bâtiment est détruit officiellement à cause du risque d’incendie.

Le square est réaménagé en jardin à l’anglaise, doté de buissons bas pour n’offrir aucune possibilité de drague. Le square conserve pendant un temps ses urinoirs. “À la fin des années 80, c’était LE lieu de la prostitution masculine”, insiste l’historien.

Scandales

La visite continue en suivant les rues tortueuses du Vieux-Lille. En s’appuyant sur ses archives, Sébastien Landrieux évoque les différents scandales autour de personnalités homosexuelles de la métropole lilloise. Deux affaires de prostitution et de proxénétisme retiennent son attention.

La première, en 1913, aboutit à la condamnation d’un riche rentier belge installé à Lille. La seconde éclate en 1949 : au Vieux clocher, un bar connu comme un lieux de rencontre et de sociabilité entre lesbiennes, le propriétaire proposait des “services d’hôtes.”

Concrètement, trois jeunes hommes mineurs racolaient des clients pour utiliser sa chambre. “L’affaire a fait tomber une quarantaine de personnes en dominos : un maire, des bourgeois belges, des commerçants…” égrène le chercheur. 

Du côté des lesbiennes, l’historien n’a trouvé que 36 mentions dans ses archives pour plus de 1.000 gays, dont un couple poursuivi pour trafic d’ordonnances médicales en 1945. Il évoque également le bar-restaurant Aux deux cocottes, en face de ce qui sera la cathédrale de la Treille. L’espace accueillait une association féministe et un étage de rencontre entre femmes réputé dans les années 70 et 80. “C’est significatif de l’invisibilisation des femmes dans l’espace public.”

Point(s) de vue

En sortant du Vieux-Lille, le circuit s’arrête sur la Grand’Place. C’est au pied de la statue de la Déesse et de sa fontaine que se nichaient des vespasiennes dès le XIXe siècle. D’abord évitées pour leur saleté, elles sont fréquentées après la Seconde guerre mondiale. Difficile d’imaginer des relations sexuelles en plein milieu de ce qui est devenu le centre névralgique de Lille... Des bâtiments dans le pur style flamand encadrent la place, eux aussi chargés d’histoire homo : le café-music-hall de l’hôtel Bellevue tenu par Freddy Beaufort, “Le Rosier”, devenu une brasserie, que fréquentait une clientèle masculine et une prostitution hétéro…

Il y a peu de condamnations pour outrage public à la pudeur parce qu’il faut pour cela qu’il y ait contact avec la verge d’autrui"

“De tous ces balcons, les hommes avaient une vue plongeante sur les urinoirs et pouvaient surveiller s'l s’y passait quelque chose”, s’amuse Sébastien Landrieux. Sous l’une des arches du Théâtre du Nord qui borde la Grand’Place, d’anciennes vespasiennes avec un tout à l’égout étaient privilégiées par les homos sans la moindre discrétion dès la fin du XIXe siècle. Jusque dans les années 80, les lieux restent toutefois perçus comme “louches” et à éviter par les autres habitants.

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Surveiller et punir

A quelques pas de là, l’Opéra de Lille possédait ses propres urinoirs en sous-sol, ouvertes en 1926. Ce sont les vespasiennes les plus surveillées dans les années 40. En 1942, la loi se durcit en créant spécifiquement un délit d’actes impudiques avec des individus du même sexe mineur de 21 ans.

C’est sur la base de cette loi et pour, officiellement, lutter contre les attouchements que les policiers tentent d’intervenir à l’Opéra, provoquant des situations cocasse : “Il y a peu de condamnations pour outrage public à la pudeur parce qu’il faut pour cela qu’il y ait contact avec la verge d’autrui, sourit Sébastien Landrieux. Des policiers descendaient en civil et pouvaient se laisser draguer mais sans pouvoir agir si le contact n’allait pas plus loin. Il n’y avait d’ailleurs pas ou peu de relations sexuelles dans ces urinoirs, les hommes se draguaient puis remontaient à la surface pour consommer dans les coursives des cinémas et des bars des alentours…

Une technique d'investigation qui n'est pas sans rappeler les déboires judiciaires de George Michael dans les latrines de Los Angeles.

Trajectoires individuelles

A la fin de la visite, attablé devant un smoothie sur la Grand’Place, le chercheur détaille l’originalité et la finalité de ses études sur l’histoire des gays dans la région. Il s’interroge sur la construction de l’histoire des LGBT+ qui est trop souvent pensée qu'à travers celle de Paris. “Le tissu associatif de Lille s’est moins développé à cause de la proximité de Paris, on a très peu d’éléments sur l’histoire du militantisme avant les années 80.”

Il défend aussi son approche de l’histoire sous un nouvel angle : “Il n’y a pas que l’histoire de l’homophobie, il y aussi des histoires de résistances individuelles. Je veux parler du boucher de Roubaix ou de la lesbienne de la filature d’Armentières. Je veux sortir de l’image du pédé bourgeois du Marais.

 

Crédits image : Shutterstock