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Noémie Merlant et Jonas Ben Ahmed (A Good Man) : "Le plus important, c'est le sujet du film"

Par Franck Finance-Madureira le 12/11/2021
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A l'affiche de "A Good Man", Noémie Merlant et Jonas Ben Ahmed reviennent sur le tournage et sur la polémique autour du choix de Noémie Merlant pour jouer un personnage trans.

Tourné il y a déjà quelques années et retardé à cause du covid, A Good Man de Marie-Castille Mention-Shaar est en salles depuis mercredi. Premier film français mettant au cœur de son histoire un homme trans, le récit se concentre sur le couple, la grossesse, la famille et la parentalité et parvient, grâce à la force de l’émotion, à sensibiliser le grand public à ces sujets encore trop rarement traités sur grand écran.

TÊTU a rencontré la comédienne Noémie Merlant qui incarne Benjamin, le personnage principal du film et le comédien Jonas Ben Ahmed, qui joue à ses côtés. Ils évoquent leur rencontre, leurs échanges pour préparer le film et répondent avec sincérité sur le sujet qui fait débat : les acteurs et actrices cis qui interprètent des personnages trans…

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À quel moment avez-vous été approchés par la réalisatrice Marie-Castille Mention-Shaar pour ce projet ?

Noémie Merlant : il y a très très longtemps qu’elle avait cette idée en tête. Son assistant sur Les Héritiers (2014), Christian Sonderegger a ensuite réalisé un documentaire sur son frère trans (Coby, 2018) et ils ont écrit ensemble. En lisant le scénario, j'ai eu la sensation que ce film permettait de se familiariser de manière positive, en tant que personne cis, avec une personne trans et son parcours. Moi je n’y connaissais rien, d'une part parce qu’en tant que personne cis hétéro, je n’ai pas eu assez de curiosité et que, d’autre part, c’était encore assez peu visible autour de nous à l’époque. C'est vrai que quand j'ai dit oui pour le rôle de Benjamin, je me suis lancée de manière relativement naïve.

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Jonas Ben Ahmed : Marie-Castille est venue me rencontrer à Lyon pour me proposer le casting de Benjamin au départ. Moi je ne voulais pas m'enfermer dans des rôles de trans, et même si ça n'est pas un registre, j'avais l'impression qu’on ne me proposait que ça. Il y avait à ce moment-là une polémique sur un personnage trans que devait incarner Scarlett Johansson. Elle a fini par abandonner le rôle et, du coup, le film ne s’est jamais fait ! J’ai passé l'audition et elle m'a dit que, clairement, je manquais d'expérience pour jouer Benjamin.

Avez-vous vous beaucoup échangé au début ?

Jonas : On ne se connaissait pas, et on s'est appelé pendant trois ou quatre heures, ça rapproche !

Noémie : C'est vrai que notre première rencontre ça a duré longtemps, par téléphone juste avec la voix. Jonas savait à quel point c'était important de me nourrir en tant qu'actrice, pour pouvoir insuffler le plus de vérité possible au personnage. Mais il comprenait qu'il fallait appuyer sur des ressentis, des détails, donc il était vachement généreux. L'aide de Jonas et d'autres hommes trans que j'ai rencontrés a été essentielle pour travailler le rôle de Benjamin. On devait sentir que le parcours avait été complexe mais on commence le film avec un personnage qui est à un endroit de sa vie où il est bien. Et c'est important de véhiculer des récits positifs. 

Et, en même temps, le film n’idéalise rien, on comprend que le parcours vécu influe aussi sur la relation de couple…

Jonas : Je connais beaucoup de personnes trans, je constate que souvent, oui ça prend beaucoup de place dans le couple. Je suis proche de la secrétaire de mon chirurgien et elle raconte que souvent elle voit des femmes ou des hommes qui accompagnent le mec trans mais qu’ils se séparent à la fin des opérations. 

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Noémie : Il y a quelque chose d'assez universel dans l’histoire de ce couple : comment trouver sa place, comment s’accepter soi, comment accepter l'autre ? Benjamin est à un endroit de sa vie, où  il s’accepte et force le respect. Et Aude (Soko, Ndlr), n’a pas encore trouvé sa place. Si la société, le monde en général, permettait aux personnes trans de transitionner plus facilement, s’il y avait moins de transphobie, notamment dans le milieu médical ou les familles, peut-être que cela prendrait moins de place dans le couple, dans leur histoire.

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Jonas : Oui, il ne faut pas oublier aussi que quand tu es avec une personne trans, t'es son amant mais tu es aussi son accompagnant. Il y a une scène qui le montre très bien et qui est très réaliste, quand Aude fait l’injection de Benjamin. Bien sûr que si la société elle n'était pas ce qu'elle était, ce serait un poids en moins dans nos couples.

Il est désormais quasiment admis qu'un personnage trans doit être joué par un acteur ou une actrice trans. Est-ce que tu comprends ces positions ?

Noémie : Je le comprends et je l’entends mais on n’en était pas encore là quand on a commencé à travailler sur le film.  Moi je suis passée par des rôles, des personnages, des rencontres, pour en arriver aujourd’hui à comprendre, à entendre et à intégrer ce qui est dit dans ce débat. Donc oui ça arrive après le film, mais en effet, on est pas tous du même avis. Par exemple, Jonas n'est pas du même avis.

Ce que je comprends aujourd'hui, c'est que ce sont toujours les mêmes, les blancs, cis, hétéros, quasiment tout le temps, qui ont ce luxe de faire ce métier, qui consiste à se mettre dans la peau de quelqu'un d'autre. Les productions ont besoin d'acteurs expérimentés mais pour que les acteurs trans aient de l’expérience il faut bien leur donner leur chance ! Le cinéma c’est un art qui est censé refléter notre monde, mais pour qu'il reflète notre monde il faut que tout le monde soit représenté.  

Et toi Jonas, en tant qu'acteur et homme trans, c'est quoi ton opinion sur le sujet ?

Jonas : Pour moi trans, c'est un adjectif qualificatif, ce qui veut dire que ce n’est pas un métier à part entière d'être un acteur trans. Et en fait trans, c'est mon vécu, mais ce n’est pas mon métier. C'est mon avis. En tant qu’acteur trans et racisé, on me propose toujours le même genre de rôles, de clichés ! J'attends qu'on propose un personnage cis. Après Plus belle la vie, je n’ai presque rien pu faire d'autre comme si je n’étais bon qu'à jouer des personnages trans. Après comme disait Noémie, être acteur c'est un métier en fait. Qu'est-ce que c'est le genre si ce n'est une performance en fait ? Le problème initial, c'est l'accès à l'emploi quel qu'il soit pour les personnes trans.

Noémie : Il faut ouvrir les opportunités, que les personnes marginalisées osent prendre des cours de théâtre et entrer dans ce métier. Je pense que les talents se trouvent partout. Grâce au documentaire Disclosure, que j'ai découvert bien après, j’ai compris que depuis la nuit des temps, les personnages trans étaient représentés d'une façon malveillante et que quand une actrice cis joue un rôle de personnage trans, le spectateur voit ce côté transformation. Mais je pense que le film de Marie-Castille ne véhicule pas du tout ce côté-là. Ce dont parle le film, c'est important d’en débattre. Je ne parle pas au nom des personnes trans mais je fais un peu l'intermédiaire : il faut vraiment agir sur le logement, sur l’emploi, sur le personnel soignant, sur l’école, sur la façon d’accueillir les élèves trans, ou des enfants de parents trans mais aussi de sortir de ce schéma cis hétéro… Après il y a tout ce qui suit, la PMA, l'accès à la parentalité, à l'adoption. Il y a tout ce travail-là qui est encore à faire.

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Jonas : Et c'est vrai que le film parle avant tout de ça, il parle de la parentalité, de l'accès à la parentalité quand est une personne trans. Et ça c’est vraiment important !