Xavier Dolan adapte Jean-Luc Lagarce, auteur mort du sida
Culture

Xavier Dolan adapte Jean-Luc Lagarce, auteur mort du sida


Juste la fin du monde est une transposition de la pièce du dramaturge français mort en 1995. Son héros, sorte d’alter ego de l’auteur, se sait condamné à mourir du sida.

« En 2012, je serai culte ». C’est une phrase du journal de Jean-Luc Lagarce et le temps lui a bien donné raison. Il est l’un des auteurs de théâtre les plus joués malgré la rudesse de certains de ses écrits. L’adaptation de sa pièce Juste la fin du monde par le jeune cinéaste le plus médiatisé au monde ne fait qu’ajouter une pierre à cette panthéonisation. Avec sa notoriété, Xavier Dolan achève de faire basculer Jean-Luc Lagarce dans la sphère du grand public. Il a pu réunir sans trop de difficultés cinq des acteurs français les plus en vue (Léa Seydoux, Vincent Cassel, Marion Cotillard, Nathalie Baye et Gaspard Ulliel dans le rôle du héros) pour incarner les membres d’une famille à qui l’un des fils vient annoncer sa mort prochaine. Au risque de passer à côté du message de Jean-Luc Lagarce.

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Génération sida

1990. Quand Lagarce publie Juste la fin du monde, il sait qu’il va mourir du sida. Il vit alors à Berlin, en tant que résident détaché de la Villa Médicis. Le titre de sa pièce résonne dans une double dimension : la personnelle, sa propre mort, et la collective, celle d’une génération et d’une communauté décimées par le sida. Se fait entendre au loin la fin d’un autre monde, celle du communisme, matérialisée par la chute du mur… Jean-Luc Lagarce n’est alors pas aussi populaire que Xavier Dolan : ses textes sont compliqués, on l’accuse d’être obscur et troublant. Il meurt cinq ans plus tard du sida, allongeant la liste des écrivains gays tués par le virus comme Hervé Guibert, en 1991, ou Bernard-Marie Koltès, en 1989.

Ma-ia-hii / Ma-ia-huu / Ma-ia-hoo / Ma-ia-ha-ha

« En partant du matériau fort qu’est Juste la fin du monde du grand Jean-Luc Lagarce que j’espère tellement ne pas avoir déçu… » commençait Xavier Dolan des sanglots dans la voix lorsqu’il reçut le Grand Prix du jury à Cannes en mai dernier. Il tournait alors son regard vers le ciel, comme pour chercher l’assentiment de l’écrivain.

On ne sait pas si Lagarce aurait été déçu que la bande-originale de sa pièce sur grand écran contienne une ribambelle de tubes créant le savoureux décalage constitutif de l’esthétique Dolan. On se souvient d’«On ne change pas» de Céline Dion dans la cuisine de Mommy ; cette fois c’est au tour de «Dragostea din tei» du trio O-Zone de retentir à plein pot pendant la préparation du repas et dans les souvenirs de Louis. Plus tard, on entendra la reprise de «Une miss s’immisce» de Françoise Hardy par le groupe électro Exotica, pendant que Louis se remémore sa première (?) nuit d’amour avec un garçon du village. Ce n’est pas le meilleur moment du film, la scène ressemble à s’y méprendre à un clip MTV sous filtre Instagram rose, mais la chanson est parfaite. Le dissonance est plaisante, entre une œuvre hautement littéraire et des tubes, ces œuvres qui ont le pouvoir, plus que n’importe quelles autres, d’émouvoir instantanément.

On aime que Dolan ose : embaucher les acteurs les plus bankables de la planète, caler des clips entre des scènes de monologues, réécrire le texte de Lagarce en y glissant plein de gros mots ; l’auteur sans doute n’aurait pas été choqué par la réécriture de son texte, bien qu’il soit lui-même toujours resté très fidèle à ses tirades. Les acteurs se les sont appropriées tout en conservant l’étrangeté de ces longs monologues qui isolent chacun des protagonistes dans ses obsessions.

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Dolan ne va pas au bout de sa réécriture

En revanche, puisqu’il a pris toutes ces libertés, pourquoi diable Xavier Dolan n’a-t-il pas nommé la « maladie » de Louis ? Louis va mourir du sida. Si la pièce de Lagarce ne mentionne pas ce fait, c’est à dessein. Parce qu’une partie de son public savait qu’il avait le sida, parce qu’il n’avait aucune chance d’en réchapper. L’époque en faisait un élément incontournable de l’œuvre. Mais nous sommes en 2016 et une grande partie des futurs spectateurs du film ne connait pas cet auteur gay venu de l’underground littéraire. Bien qu’il soit fait mention dans les mots de la mère que Louis est gay (un ajout de Dolan), rien n’indique au jeune spectateur d’aujourd’hui que Louis va mourir du sida. Le milieu populaire duquel est issu Louis est fortement souligné. Le sida est le seul fait qui ne soit pas explicité par le réalisateur, laissant une vague impression de « tout ça pour ça ».

Nous vous invitons pour la peine à relire le prologue de la pièce :

LOUIS. – Plus tard‚ l’année d’après

– j’allais mourir à mon tour –

j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai‚

l’année d’après‚

de nombreux mois déjà que j’attendais à ne rien faire‚ à tricher‚ à ne plus savoir‚

de nombreux mois que j’attendais d’en avoir fini‚

l’année d’après‚

comme on ose bouger parfois‚

à peine‚

devant un danger extrême‚ imperceptiblement‚ sans vouloir faire de bruit ou commettre un geste trop violent qui réveillerait l’ennemi et vous détruirait aussitôt‚

l’année d’après‚

malgré tout‚

la peur‚

prenant ce risque et sans espoir jamais de survivre‚

malgré tout‚

l’année d’après‚

je décidai de retourner les voir‚ revenir sur mes pas‚ aller sur mes traces et faire le voyage‚ pour annoncer‚ lentement‚ avec soin‚ avec soin et précision

– ce que je crois –

lentement‚ calmement‚ d’une manière posée

– et n’ai-je pas toujours été pour les autres et eux‚ tout précisément‚ n’ai-je pas toujours été un homme posé ?‚

pour annoncer‚

dire‚

seulement dire‚

ma mort prochaine et irrémédiable‚

l’annoncer moi-même‚ en être l’unique messager‚

et paraître

– peut-être ce que j’ai toujours voulu‚ voulu et décidé‚ en toutes circonstances et depuis le plus loin que j’ose me souvenir –

et paraître pouvoir là encore décider‚

me donner et donner aux autres‚ et à eux‚ tout précisément‚ toi‚ vous‚ elle‚ ceux-là encore que je ne connais pas (trop tard et tant pis)‚

me donner et donner aux autres une dernière fois l’illusion d’être responsable de moi-même et d’être‚ jusqu’à cette extrémité‚ mon propre maître.

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Les Solitaires intempestifs, la maison d’édition de Jean-Luc Lagarce, publie une nouvelle édition de la pièce accompagnée de l’affiche du film.

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Merci à Flavia Bujor pour les éléments sur la biographie de Jean-Luc Lagarce.

 

Pour en savoir plus :






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  • David

    Je pense sincèrement que la maladie de Louis n’est l’importance de l’histoire.
    Si elle en est le file conducteur, elle le fait revenir chez lui, dans sa famille. Au final je crois que ce qui retient l’attention du spectateur est l’histoire, l’évolution, la détresse de cette famille imparfaite, comme toutes les familles…

    Peut-être aussi que Dolan n’a tout simplement pas voulu nommer le sida dans un monde ou sida et deja suffisamment considèré comme égal à gay.

    • Julien Tirot

      exact votre conclusion

  • facteur30

    j ai vu dernièrement un tres beau film de francois ozon avec melvil poupaud! LE TEMPS QUI RESTE! idem, le protagoniste homo va mourir mais pas du vih mais d un cancer! on suit le heros dans un repli sur soi qui l amene à la serenité …j hesite à aller voir DOLAN que je trouve un peu trop exuberant!

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