Stéphane :
Culture

Stéphane : "J'ai monté un projet musical sur l'homosexualité pour désamorcer la haine"


Stéphane Corbin a entraîné des centaines de Funambules à marcher avec lui au-dessus du vide laissé par la Manif pour tous en chantant l’amour sous toutes ses formes.

Ils ne sont que huit, mais ils arrivent à bouleverser une salle entière qui, de par l’architecture pentue du Studio Hébertot, est comme suspendue à leurs paroles chantées ou parlées. On sourit à une anecdote, on rigole au cours d’un quizz, on pleure en sentant les paroles faire vibrer des cordes encore trop sensibles. Pris de vertige devant quatre musiciens, trois chanteurs, et l’homme à l’origine du projet, assis derrière son piano.

Stéphane Corbin Les Funambules
Les Funambules (décembre 2016) avec Stéphane Corbin et Doryan Ben ©Philippe Garo

 

Belle gueule et l’élocution d’un comédien, Stéphane Corbin a été biberonné à Lille dans un esprit parisien par des profs de Lettres soixante-huitard. Brillant à l’école, il préfère « boire des coups, fumer des clopes et faire de la musique » plutôt que d’entrer en hypokhâgne. Mention très bien dans la poche, il part en fac de Lettres, où il s’intéresse à la portée universelle des récits d’Hervé Guibert, écrivain français atteint du sida ayant décortiqué l’avancée de sa maladie dans ses travaux et notamment dans son roman Le Protocole compassionnel.

C’est l’aspect sociologique qui m’intéressait. Qu’est-ce que ce mec, en nous parlant de lui, peut nous raconter à nous ? Qu’est-ce qu’il me raconte sur mon homosexualité ? Qu’est-ce qu’il me raconte sur mon rapport à la maladie de ma mère ?

Toucher l’autre en parlant de son expérience à soi, c’est aussi ce qui plus tard fera naître Les Funambules.

 

Les pieds sur terre

Décembre 2012. Stéphane a percé dans le théâtre musical : il joue, compose et écrit la musique de pièces de théâtre. À trois ans déjà, il reproduisait les morceaux entendus à la radio sur le vieil orgue de ses parents. Puis viennent les (ennuyeux) cours de piano classique et premières compositions qui arrivent « avec les premiers poils » comme il dit. Très vite son frère le suit dans cette voie musicale, de même que son père.

J’étais un ado pourri : rebelle, tout en noir, les cheveux rasés, à trouver tout nul. Et comme mon père n’arrivait pas à communiquer avec moi, il s’est mis à m’écrire des chansons pour pouvoir me parler. On a commencé à écrire à trois. Ça s’est augmenté et cimenté par le décès de ma mère. On a créé une sorte de petite entreprise familiale de chanson dès l’adolescence.

Décembre 2012. Stéphane et son copain de l’époque sont de toutes les marches pour l’égalité dans les rues de Paris qui ont déjà vu défiler la haine déguisée derrière les poussettes et les si galvaudées bonnes mœurs. « Elizabeth Taylor a eu sept maris, moi j’en veux juste un », brandit-il sur un carton.

Stéphane Corbin Les Funambules

« On avait gagné le trophée du Petit Journal de Yann Barthès » rappelle-t-il avec une fierté amusée. Pas si drôle que ça quand on y pense.

Comment des milliers de gens ont pu manifester contre le droit d’autres personnes. C’était pas pour acquérir quelque chose. Non, c’était pour dire « vous, qui n’êtes pas nous, qui n’êtes pas ce qu’on estime être la norme, vous n’avez pas le droit aux mêmes choses – citoyenneté, liberté, égalité – que nous qui sommes normaux ». Ça a été dit, répété et proféré de manière tellement violente et pour la première fois de manière aussi visible par des élus de la République. « La droite décomplexée » comme l’a appelé Copé. Tout à coup ça n’était plus l’apanage du facho d’aller casser du pédé.

Décembre 2012. Dans la maison de disque où Stéphane Corbin est signé, son manager lui interdit toute mention à son homosexualité, « jusqu’à mes fringues, mon attitude scénique, jusqu’à ne pas m’afficher avec mon copain dans la rue. » Mais il a assez de métier pour convaincre quelques aventureux de se lancer dans un projet d’utopie et d’ampleur : répondre aux élans homophobes par des chansons d’amour, mais pas seulement. « Raconter un maximum de destins, un maximum d’histoires, un maximum de points de vue pour que chacun puisse s’y retrouver soi-même ou y retrouver un oncle, son mec, un collègue… C’est beaucoup plus un documentaire sur l’homosexualité. »

 

La tête en l’air

Sa famille est la première à le suivre. La chanson qui fait naître le projet s’appelle « L’Aveu » et est signée par son frère. Son père écrira la suivante : « Alan » sur Turing, mathématicien brillant et broyé par l’homophobie d’État au sortir de la Seconde guerre mondiale; les experts s’accordent à dire qu’il a raccourci le conflit en inventant l’ancêtre de l’ordinateur pour déchiffrer les codes allemands.

C’est pas rien de chanter les mots de son frère ou les mots de son son père dans un projet sur l’homosexualité.

Une campagne de crowfunding, beaucoup d’économies perso et quarante-deux titres plus tard, c’est près de 400 personnes qui se sont investies dans ce projet fou. « Tout le monde est bénévole » martèle Stéphane Corbin à mesure que l’on discute. « J’ai choisi des gens que j’aimais; c’était mon seul critère. Il s’avère qu’ils combinaient le plus souvent qualité humaine et talent ».

Stéphane Corbin Les Funambules
Les Funambules (mars 2017) avec Amala Landré, Doryan Ben et Vanessa Cailhol ©Philippe Escalier

 

Des connus, et des moins connus. Des Virginie Lemoine et des Miou-Miou, devenues marraines des Funambules, mais aussi Valentine, la fille d’une amie qui, du haut de sa dizaine d’années, interprète à merveille « Just Like Always » et défend bec et ongles le projet sur les réseaux sociaux qui l’ont vu grandir. Amanda Lear qui prête sa voix à « La rumeur », titre délicat et ironique sur elle et les soupçons de transidentité qui ont rythmé sa vie. Le comédien Christian Erickson qui raconte les amours secrets et clandestins du siècle précédent dans « The Dark Waltz » tandis que Julian, adolescent, conte ce que c’est qu’être gay à « Quinze ans ». Dave chantant ses « Chers amis et chers amants » qui habitaient le San Francisco des années 80 soufflé par l’épidémie du sida dans le titre « Sous quel arc-en-ciel » écrit par son compagnon Patrick Loiseau.

La chanson a de grandes vertus : ça accompagne la vie des gens, c’est une manière très douce et très poétique de faire passer des messages. Ça permet à tout un tas de gens de se sentir moins seul. Ça permet à un jeune de 15 ans de s’y reconnaître, de s’accrocher et de ne pas se suicider par exemple. Je ne dis pas qu’on est une aide aussi importante, mais on participe à notre mesure à la banalisation.

Stéphane Corbin a aussi voulu donner une place importante à l’homosexualité féminine (« Mon Jacques à Moi », « Rosalie(s) », « J’ai rien demandé », etc.) qu’il sait plus sujette encore à l’invisibilisation, ainsi qu’au quotidien de celles avec qui il partage un destin croisé : les filles à pédés.

Il y a toujours eu une complicité entre les femmes et les homos. La misogynie et l’homophobie partent du même ressort, il y a une oppression commune, un humour commun… Alors on a voulu faire une chanson ludique, marrante, et qui se joue des clichés. Pour l’écrire, Alexis Michalik s’est même documenté auprès de deux copines à moi, filles à pédé par excellence.

Dans le clip tourné en plan séquence, beaux mecs dénudés croisent ainsi copines cyniques et délurées « et en concert, c’est le titre qui reçoit le plus de suffrage. »

On est un projet de divertissements : on n’est pas AIDES, on n’est pas au quotidien sur le terrain. On est un projet qui réunit ce qu’on sait faire et qui nous a permis de mettre notre métier au service de quelque chose. Moi je ne suis pas porte-parole. Je suis un militant du romantisme, et j’aime l’idée de partir de la colère pour arriver à la douceur… C’est l’histoire de transformer le plomb en or.

 

Les vents contraires

Pourtant, hisser les Funambules en haut de l’affiche n’a pas été chose facile. « On s’est pris beaucoup de violence avec ce projet-là, et à tous les étages. » À travers les refus de managers d’artistes, les producteurs qui leur prédisaient l’échec, la censure du clip « Fille à Pédés » interdit à la télévision. Parfois même au sein du public. Cinq titres des Funambules ont fondé la trame de 31, comédie musicale actuellement en représentation au Studio des Champs Elysées. Un soir, Stéphane nous raconte qu’un groupe de spectateurs commencent à se moquer ostensiblement de la moindre scène entre garçons.

Deux des acteurs, qui sont hétéros, ont fondu en larmes à la fin de la pièce. Les deux homos et moi-même, on était en colère mais habitués. C’est pas une découverte. Quand t’es homo, ce genre de chose tu l’apprends à quatre ans et demi dans la cour d’école, sans même savoir ce que c’est ou à quoi ça correspond.

Et en miroir, beaucoup de belles surprises inattendues. Comme lorsqu’un des chanteurs a fait son coming-out en plein concert, devant sa mère qui assistait au spectacle, et que celle-ci est montée sur scène pour enlacer son fils. Ou lorsqu’à la fin d’un concert à Lille, un papa est venu retrouver la troupe et leur annoncer que grâce à eux, si l’un de ses trois enfants est homo, il sait qu’il le prendra dans ses bras. Ou encore les vingt-trois concerts joués à guichets fermés entre 2014 et 2016 qui ont poussé les Funambules en prolongation.

Une des plus belles choses qu’on m’ai dites sur cet album – et de la part de chanteurs hétéros – c’est : « tu nous donnes l’occasion de faire quelque chose de la colère qu’on avait en nous. »

D’abord au nombre d’une trentaine sur la scène du Théâtre 13, les Funambules ont écrémé leur famille de cœur pour livrer à huit une mise en scène intimiste et émouvante au studio Hébertot.

Au début du mois, grâce aux ventes de leur album et aux recettes de leurs concerts, les Funambules ont pu offrir un chèque de 5.000 € au Refuge, et projettent également de se rapprocher de SOS homophobie; tous les bénéfices sont reversés à des associations de lutte contre l’homophobie. Épuisé et exalté par quatre années à marcher au-dessus du vide, Stéphane Corbin salue le plus beau projet d’une vie :

Au bout du chemin sur le fil, si tu le franchis sans tomber, tu peux arriver sur quelque chose de plus solide. Éventuellement, quelqu’un t’y attend. C’est ça les Funambules, c’est une belle métaphore de l’optimisme.

Les Funambules (octobre2016) ©Anthony Klein

 

 

Les Funambules en concert tous les lundis soir (20h) jusqu’au 24 avril 2017 au Studio Hébertot, Paris 17ème.

Les Funambules album original disponible sur toutes les plateformes de téléchargement légal.

Les Funambules double-album deluxe en vente à la fin des concerts :
CD1 – « Les pieds sur terre »
CD2 – « La tête en l’air »
DVD documentaire sur l’histoire du projet et concert live au Théâtre 13 – « Les vents contraires »

31 en représentation jusqu’en juillet au Studio des Champs Élysées, Paris 8ème.

 

Couverture : ©Lisa Lesourd

  • benji

    Je me demande bien ce qui peut faire le succès des Funambules… Des mots sur des souvenirs ? Des notes sur des sourires ? Ou bien, peut-être simplement des voix qui se font entendre du fond de placards. Tant qu’ils ne se déplaceront pas sur Lyon, je ne comprendrai pas.

  • werpout

    Mil fois bravo aux Funambules!
    À quand votre venue au Québec?

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