J'Irai danser à Orlando :
Culture

J'Irai danser à Orlando : "Un livre que mes enfants pourraient lire, un jour"


Philippe Corbé est le correspondant de RTL aux États-Unis. Quelques heures après l’attentat d’Orlando, le 12 juin dernier, il couvrait l’événement pour la radio. Le journaliste a transfiguré le traumatisme dans J’Irai danser à Orlando, un livre bouleversant.

Il accuse le coup du jet lag New-York-Paris. Philippe Corbé nous rejoint le dernier samedi du mois d’avril à la terrasse ensoleillée d’un café. Il est rentré quelques jours en France pour assurer la promo de son premier livre d’auteur, lui qui avait déjà publié La Dernière campagne. Les 500 jours du sarkozysme chez Grasset.

J’Irai danser à Orlando vous tirera des larmes. Plutôt que de s’épancher, le correspondant de RTL donne à lire des faits. Il redonne vie à celles et ceux qui ont été assassinés dans des nécrologies d’une sensibilité rare. Et retrace, dans une multitude de chapitres brefs construits comme autant de nouvelles, une histoire de la violence homophobe.

 

« Écris un livre que tes enfants pourraient lire, un jour »

TÊTU. L’attentat d’Orlando et ses 49 victimes ont notamment beaucoup touché les personnes LGBT. Est-ce cette même émotion qui vous a poussé à écrire ?

Philippe Corbé. Au début, je n’avais pas l’intention d’écrire un livre. J’avais simplement posté un texte à chaud sur les réseaux sociaux et je me suis rendu compte que les gens avaient été touchés. Une amie juive m’a dit : « Tu comprends maintenant ce que j’ai ressenti au moment de l’Hyper Cacher ». Au-delà de l’aspect terrifiant de l’attentat, j’ai ressenti une dimension supplémentaire dans le fait d’en être la cible en tant qu’homo.

Vous aviez écrit ce texte sur les réseaux sociaux dans l’urgence, mais comment avez-vous fait pour écrire ce livre épais aussi rapidement ?

En fait, je l’ai écrit en un mois de vacances. L’idée, au départ, était de le sortir très vite. J’ai fini le livre le 15 juillet, puis je l’ai complété. Je n’ai pas voulu faire un livre de journaliste, ni un livre d’écrivain, c’était plus l’écho de l’attentat qui m’intéressait que l’attentat lui-même, et les fils que je tire à partir de là. Grasset [son éditeur, ndlr] m’a téléphoné à peine 15 minutes après la publication de mon texte sur les réseaux sociaux. L’éditeur m’a convaincu en me disant : « Écris un livre que tes enfants pourraient lire, un jour ». Ça m’a plu car j’avais envie d’écrire quelque chose qui dépasserait Orlando et raconterait un peu l’époque. Je suis né dans un pays où l’homosexualité était un crime… Nous avons connu une évolution majeure : au fond, un jour, on regardera ces 50 dernières années et on retiendra l’égalité des droits comme l’un des événements les plus importants.

 

« Les victimes m’intéressent plus que le bourreau »

Vous dites que ce n’est pas un livre de journaliste. Pourtant le travail de recherche de l’information est assez colossal. Si la matière première du texte est votre couverture de l’attentat, on repère une foule de sources différentes au gré des chapitres.

Quand on est journaliste, on ne fait pas d’abord de l’analyse. Je voulais que ce soit très épuré : je publie par exemple un rapport brut du FBI. Dans ce rapport, on voit la détermination totale du terroriste d’associer son geste à l’État islamique. Or ensuite, les commentateurs ont émis des doutes… Je me suis plongé dans les archives de tous les attentats homophobes aux États-Unis : il y en avait tellement que je n’ai gardé que ceux qui ont eu lieu autour de bars ou de boites ! Rien qu’avec les meurtres contre les trans blacks, le nombre est faramineux. Elles sont au croisement de discriminations raciales, sexistes et homophobes.

Comment vous est venu l’idée d’alterner des chapitres sur le terroriste avec des nécrologies et des passages d’analyse un peu plus politique ?

Tout est parti de mes insomnies : les idées se percutent, se superposent. Sans vraiment en avoir l’intention, le livre s’est construit comme cela. J’avais des petites fiches bristol où je notais tous les thèmes que je voulais aborder. Un livre, c’est comme une mélodie, il y a des moments forts, des refrains, des accélérations, des moments plus lents. On parle beaucoup de l’attentat au début et on s’éloigne petit à petit.

Les petites nécrologies sur les 49 victimes sont très émouvantes. Comment les avez-vous envisagées ?

C’est en quelque sorte inspiré du Bataclan. Dans Le Monde avaient été publiés des papiers d’enquête sur chaque victime. J’avais découvert que ma médecin était morte là-bas. J’avais été frappé de me dire qu’elle était quelqu’un de formidable que j’aurais aimé connaître. Au New-York Times, ils avaient aussi fait ça après le 11 septembre pour les 3.000 victimes, ce qui avait pris des mois. Pour ma part, cela m’a permis de constater la proximité entre toutes les victimes. Leur point commun n’était pas juste d’être sorties dans une boite gay à Orlando ce samedi-là. Beaucoup étaient de Porto Rico et n’avaient pas grandi à Orlando. Ils et elles s’étaient souvent dit, vers l’âge de 18 ans : « J’ai envie d’autre chose, je prends ma vie en main ». Le Pulse, ce n’était pas du tout branché, pas du tout chic. Je tenais absolument à ce que tous les noms soient cités car je ne voulais pas que ce soit un livre sur le terrorisme, ni sur l’attentat lui-même. Les victimes m’intéressent plus que le bourreau.

Vous appelez « Un mâle pour un mal » un chapitre sur la personnalité du terroriste, que vous appelez « l’Autre » tout au long du livre. Avez-vous eu peur d’écrire ce portrait ?

C’est parti de la question qu’on entendait partout : « Était-il homo ou pas ? » Cette question ne m’intéressait pas. Je n’arrivais pas à comprendre en quoi c’était déterminant. En revanche, son rapport au corps m’a fasciné : ce gamin discriminé parce qu’un peu plus gros que les autres et étranger s’était forgé un corps surpuissant. Pour lui, être un homme bien, c’était d’abord exercer une puissance virile. Je fais peut-être de la psychologie de bazar mais j’imagine qu’il a voulu exercer sa puissance sur des gens qu’il estime ne pas être des hommes. C’est une barbarie patriarcale.

Parmi les 49 victimes, quelle histoire vous a le plus ému ?

Je parle d’elle dès le premier texte : une mère de famille de onze enfants qui avait un cancer. L’idée qu’elle accompagne son fils dans une soirée homo m’a touché, mais surtout le fait qu’elle soit morte en le protégeant. Elle a eu d’instinct le réflexe de repousser son fils vers la porte de secours et de faire barrage avec son corps. Je ne pourrais pas dire que c’est beau, car c’est terrifiant, mais ça m’a bouleversé. L’autre histoire, c’est une jeune fille qui était obèse et qui était parvenue à perdre beaucoup de poids. Elle n’était pas homo mais elle avait trouvé dans ce lieu une forme d’abri, elle avait repris confiance en elle dans ces boites gays.

Vous déconstruisez la figure gay-friendly d’Hillary Clinton dans un chapitre. Vous avez recoupé les éléments qui montrent qu’elle n’est pas cette madone encensée pendant la campagne…

À chaque fois qu’elle parlait des LGBT, ça m’exaspérait. Elle est d’une insincérité flagrante. Elle aurait probablement été une meilleure présidente que Donald Trump, mais elle est légère avec ça ! J’essaye de replacer l’attentat dans un contexte plus large, un contexte historique américain de ces 50 dernières années. C’est un peu présomptueux, mais je pense qu’un jour on regardera ces questions comme un marqueur important de l’époque. C’est au fond une histoire de l’Amérique aussi…

 

« Se souvenir de nos émotions »

À la fin, dans « Nous les oublierons », vous expliquez qu’on oubliera les 49 victimes. Alors ce livre, est-ce un mémorial ou une étape personnelle pour tourner la page du traumatisme ?

Je crois beaucoup à l’oubli. Oui, on oubliera leurs noms, mais j’espère que les gens se souviendront qu’à Orlando il s’est passé quelque chose. Ce qui est marquant, ce sont les détails : les sourires, la chanson qu’ils écoutaient. Peut-être se souviendront-ils de leurs émotions quand tout le monde parlait de l’attentat. Une mère m’a écrit pour me dire que sa fille avait fait son coming-out devant le 20 heures, en regardant un sujet sur Orlando.

Avez-vous eu peur qu’on vous accuse d’écrire une auto-analyse, d’ »utiliser » un événement pour parler de vous ?

Le premier texte, publié sur les réseaux sociaux, était très personnel. Mais je ne voulais pas faire un livre sur moi. L’écho que l’attentat a eu sur moi, en revanche, m’intéresse. C’est pas un livre de journaliste ; je voulais qu’on sente un regard personnel sur l’attentat parce qu’au fond, la vie est faite comme ça. Je me suis seulement autocensuré sur le nom de P. [on comprend dans le livre qu’il s’agit de son copain, ou d’un ex-copain, ndlr]

Dans un chapitre, vous rejoignez P. dans un saloon et vous avez peur qu’un terroriste entre dans le bar. On a l’impression que ce travail sur Orlando vous consumait…

Je travaillais quinze heures par jour sur le livre. Je me levais à 5 heures du matin et je traînais en effet toujours une forme de nausée. Ce qui est naturel, quand quelque chose vous touche. Le fait d’écrire le livre m’a obligé à confronter des peurs, des angoisses. J’étais en apnée. P., ce garçon, a eu l’intelligence de comprendre cela et de m’aider à passer ce moment.

 

J’Irai danser à Orlando de Philippe Corbé

Editions Grasset, 21,50€

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