Cet homme est le premier gay à porter plainte contre les autorités tchétchènes à visage découvert
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Cet homme est le premier gay à porter plainte contre les autorités tchétchènes à visage découvert


Maxime Lapounov, 30 ans, veut dénoncer les hommes qui l’ont détenu et torturé pendant une douzaine de jours parce qu’il est homosexuel.

Coincé au bout d’une table blanche, Maxime Lapounov esquisse un sourire avant le lancement de la conférence de presse qui lui est consacré. C’est Novaïa Gazeta, le journal indépendant qui révélait ce printemps le déroulement d’une purge anti-gay en Tchétchénie, qui a organisé l’événement ce lundi 16 octobre.

Maxime Lapounov premier gay à porter plainte Tchétchénie

Maxime n’est pas seul devant les médias, il est entouré par la journaliste Elena Milashina, qui fut la première à lever le voile sur ces persécutions, et par les représentants des ONG Human Rights Watch et LGBT Russian Network. « Faire appel aux autorités et comparaître ici demande un courage extraordinaire », cadre d’entrée de jeu Tanya Lokshina, la directrice du Bureau de Moscou à Human Rights Watch, citée par le New York Times. L’AFP note aussi la présence d’un avocat, maître Vladimir Smirnov. Ce dernier représente Maxime qui, au mois d’août, a officiellement porté plainte pour dénoncer les exactions qu’il a subi en Tchétchénie.

En avril dernier, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait en effet démenti les accusations internationales contre la détention, la torture et l’assassinat d’homosexuels présumés dans cette région du Caucase, assurant qu’« aucune plainte officielle » n’avait été déposée. Étant donné la place centrale des autorités dans le déroulé des événements, les victimes de ses violences, même si certaines ont témoigné sous couvert d’anonymat pour avérer l’existence de ces rafles, ne se retournaient pas vers les forces de l’ordre pour obtenir justice.

Intimidation, coups et violence

Lundi, Maxime Lapounov fut donc la première victime de cette purge à parler à visage découvert. Il raconte avoir été enfermé pendant 12 jours, après avoir été emmené de force dans une voiture par des hommes en civil, le 16 mars 2017, devant une cinquantaine de témoins. « L’accusation qu’ils avaient contre moi c’est que je suis gay », spécifie-t-il. Originaire d’Omsk en Sibérie, le jeune homme a pourtant passé deux premières années assez calmes en Tchétchénie, depuis qu’il a rejoint la République en 2015 avec des amis. Novaïa Gazeta le décrit comme « une personne extrêmement douce et intelligente », « un petit homme d’affaire » qui vendait des ballons à côté d’un centre commercial à Grozny, la capitale. À la conférence de presse, il a raconté son calvaire ponctué par les « les demandes de grâce et les cris » quotidiens des autres détenus :

Toutes les 10 ou 15 minutes, ils venaient dans ma cellule en me disant que j’étais gay et qu’il fallait tuer les gens comme moi.

Ils m’ont frappé très longtemps avec des matraques […] sur les jambes, les cuisses, les fesses et le dos. Ils m’ont cogné avec leurs poings et à coups de pieds. Quand j’ai quitté la Tchétchénie, je rampais, littéralement.

Contrairement à d’autres détenus, Maxime Lapounov a échappé à la torture par électrocution, mais évoque le même générateur électrique à manivelle déjà décrit par les précédentes victimes. Lui-même explique cette différence de traitement par sa nationalité russe, les autorités s’intéressant principalement aux hommes tchétchènes. Il a néanmoins été utilisé dans l’arrestation d’un de ses amis, contacté grâce à son téléphone, et contraint de dormir sur un sol couvert de sang, raconte-t-il à Novaïa Gazeta. Pour preuves de ces mauvais traitements, son avocat détient les photographies de ses hématomes prises après sa libération, le 28 mars, suivie de son départ précipité de Tchétchénie grâce au LGBT Russian Network que Maxime a contacté début mai.

Une enquête pipée

Ce dernier affirme qu’il pourrait désormais identifier le lieu de sa détention – vraisemblablement le département des enquêtes criminelles du ministère de l’Intérieur en République tchétchène, selon la description qu’il donne à Novaïa Gazeta – et qu’il connaît les noms ou les surnoms d’une douzaine d’officiers de police impliqués dans son enlèvement (sa propre famille avait reporté sa disparition), sa détention, et les faits de torture qu’il a subi.

Maître Smirnov a souligné que la police avait toujours refusé de fournir à Maxime Lapounov la protection en tant que témoin et que les procureurs du Caucase du Nord avaient refusé de l’escorter à Grozny pour qu’il puisse identifier le lieux de sa détention ainsi que ses bourreaux. Maxime Lapounov relate également que durant sa détention, il a été contraint de laisser ses empreintes sur une arme et d’admettre face caméra qu’il est homosexuel. « Mon client a une cible sur le front », mesure son avocat qui sait l’ampleur du danger qui plane sur Maxime. Son équipe juridique espère qu’en rendant la procédure publique, cela pourra débloquer une enquête qui stagne.

Vendredi 13 octobre, Tatiana Moskalkova, déléguée controversée des droits de l’homme en Russie, a confirmé qu’elle avait reçu la plainte de Maxime Lapounov et qu’elle l’avait remise au Comité d’enquête russe; bien que celui-ci ait déjà été accusé de collusion avec la police tchétchène. « La seule chose que je souhaite maintenant, c’est que justice soit faite », conclut malgré tout Maxime Lapounov. Pourtant, il n’envisage pas de quitter la Russie : « J’aime ce pays. J’y suis né. Je ne veux pas fuir à cause de quelques scélérats. » Un premier témoin qui pourrait être suivi par d’autres, prédit Novaïa Gazeta qui titrait ce matin : « Maxime est le premier, mais il n’est pas le seul. »

 

Couverture : Novaïa Gazeta / YouTube
Corps d’article : Anna Artemyeva / Novaïa Gazeta

 

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