Angels in America, monument de culture gay sur le sida, vibre encore
Culture

Angels in America, monument de culture gay sur le sida, vibre encore


La metteure en scène Aurélie Van Den Daele s’est attaquée à un morceau d’histoire : la pièce Angels in America, écrite par Tony Kushner, qu’elle donne à Paris au théâtre de l’Aquarium.

Pour beaucoup, Angels in America est avant tout la mini-série en six épisodes avec Meryl Streep, Al Pacino et Emma Thompson, créée en 2003 aux États-Unis pour la chaîne HBO. En réalité, l’œuvre est à l’origine une pièce de théâtre, longue et exigeante, écrite par l’Américain Tony Kushner. Sous-titrée Fantaisie gay sur des thèmes nationaux, elle lui permit de remporter le prix Pulitzer.

New-York, 1985. Tandis que Reagan chante les vertus du libéralisme et de la mondialisation, l’apparition du sida révèle les contradictions d’une Amérique au bord de l’implosion, à travers les destins croisés d’un célèbre avocat rattrapé par les « affaires », d’un infirmier stigmatisé pour sa couleur de peau, d’une femme au foyer coincée entre le valium et son mari mormon de droite, lequel se découvre raide dingue d’un juif athée de gauche, dont le compagnon, etc. Tous aiment, luttent, (se) mentent tandis que le melting-pot tant vanté vole en éclat ! Heureusement que les anges et quelques fantômes viennent remplacer Dieu (qui a craqué) pour remettre de l’ordre !

La jeune metteure en scène Aurélie Van Den Daele a obtenu l’autorisation de Tony Kushner pour écourter un peu la pièce et l’adapter en France, dans une traduction de Gérard Wajcman et Jacqueline Lichtenstein. Le tout s’étend tout de même sur 4h20, mais on ne les sent vraiment pas passer grâce à l’incroyable travail mené sur le rythme et à l’énergie communicative des acteurs.

Angels in America // Teaser from Deug Doen Group on Vimeo.

 

Angels in America revient à Paris dans le cadre du nouveau festival queer Over the aquarium qui a ouvert ses portes à la mi-novembre et ne rentrera dans son bocal qu’à la mi-décembre. Une aubaine pour Aurélie Van Den Daele qui peut rejouer son travail à un moment où le sida est de nouveau au cœur des questionnements artistiques. À l’origine, la pièce avait été montrée en 2015, pile au moment des attentats : « On n’avait pas réussi à mélanger les publics. Des personnes du milieu de la nuit étaient venues, d’autres du théâtre, mais aujourd’hui on a aussi beaucoup de lycéens par exemple ! En les voyant réagir à la pièce, je suis sûre d’une chose : la vague réactionnaire que l’on traverse ne vient pas d’eux ».

Quand elle s’est attaquée à Angels in America, Aurélie Van Den Daele nous confie qu’elle n’en menait pas large : « On avait un leitmotiv avec les acteurs qui nous permettait de dédramatiser l’ampleur de la tâche. On disait : on ne va jamais y arriver ! Mais quand ça joue et qu’on sent que c’est reçu par le public, tout va mieux ». Il faut dire que la troupe ne démérite pas pour capter notre attention dans une histoire et une mise en scène éclatées : Louis et Prior (joués par Grégory Fernandes et Alexandre Le Nours) sont percutants et attendrissants en couple gay qui se déchire après la découverte que Prior a le sida. Harper et Joe (Emilie Cazenave et Pascal Neyron) émeuvent dans leurs incompréhensions mutuelles. Harper surtout, dans son rôle de femme mariée frustrée et shootée aux antidépresseurs à qui son mari apprend qu’il est homosexuel. L’actrice déploie une gamme qui va de l’apathie à la folie douce, en passant par le comique façon Foresti, Harper apprenant petit à petit à vivre avec cette révélation : elle est la femme d’un gay. Mention spéciale pour les scènes où Prior et elle, deux êtres que tout sépare, se retrouvent dans leurs solitudes et échangent un baiser.

Aurélie Van Den Daele a voulu mettre l’accent sur la dimension politique de la pièce. Elle a été bien aidée par le fait que Roy Cohn, personnage réel à la fois juif et antisémite, gay et homophobe, fut un conseiller de Donald Trump : « étrange ambiance annonciatrice qui flotte sur cette pièce et qui résonne avec notre actualité », dit-elle.  En effet : les conservatismes, le racisme, l’homophobie des années 80 trouvent des échos dans notre présent. « Tous les personnages de la pièce sont définis, caractérisés, stéréotypés : mormons, homosexuels, noirs, malades du sida, reaganiens… et ils répondent toujours à notre désir de classification comme outil de compréhension du monde », écrit la metteure en scène dans son texte de présentation. Les anges de Tony Kushner sont toujours bien vivants.

 

Ce soir, Aurélie Van Den Daele proposera une performance avec Act Up et 40 participant·e·s autour de la pièce lors de la manifestation de la Journée mondiale de lutte contre le sida à Paris.

 

Angels in America au théâtre de l’Aquarium mis en scène par Aurélie Van Den Daele

Les vendredis à 19h30, les samedis et dimanches à 16h jusqu’au 10 décembre

Dans le cadre du festival Over the aquarium

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Photo de couverture : Angels in America ©Marjolaine Moulin

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