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"Gouine" et "pédé" : découvrez l'histoire de ces insultes pour mieux les combattre


« Gouine », « pédé » : dans cette période où beaucoup pensent qu’on ne peut plus rien dire, il est bon de se demander ce que veulent dire les mots que nous utilisons parfois sans penser à ce qu’ils représentent.

Le mot gouine est-il une insulte comme celui de pédé l’est devenu lors des dernières décennies ? Sont-ils des termes que chacun.e peut utiliser sans vergogne ? Ou pas ? Notre vocabulaire, c’est notre identité, souvent nos armes, parfois nos souffrances. Les mots ont des sens et des histoires. On ne peut plus tout dire sans réfléchir, certainement… ni sans s’exposer parfois à la loi. Le site Nohomophobes compte automatiquement et en temps réel l’utilisation sur Twitter des termes gouine, pédé, mais aussi sodomite ou tapette. Leur quotidienneté est assez édifiante… Ce 25 janvier par exemple, en l’espace d’une matinée, plus de 1 400 personnes ont tweeté « pd ».

 

De quoi « gouine » est-elle le nom ?

Julie Podmore, spécialiste de la géographie queer, responsable de la chaire de recherche sur l’homophobie de l’UQAM à Montréal et Professeur au John Abbott College au Québec, s’est penchée sur le mot gouine dans son fascinant Dictionnaire critique du sexisme linguistique (voir en fin d’article). Nous publions ici, avec l’autorisation de l’éditrice, les extraits de cette entrée…

« Gouine, gougnotte, goudoune ou gousse » : de quoi cette appellation familière est-elle le nom ? La connotation insultante du mot gouine est notée pour la première fois dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’académie française en 1762. À l’origine, « GOUINE. Terme d’injure, qui se dit d’une coureuse, d’une femme de mauvaise vie. C’est une vraie gouine. Il ne hante que des gouines ».  Le terme est alors associé à la prostitution et aux bordels. Ce n’est que vers la fin du XIXe siècle que nous pouvons trouver la preuve d’une association du terme gouine avec le lesbianisme dans les dictionnaires d’argot, les satires et des représentations littéraires.

Aujourd’hui, le terme est plus ou moins synonyme de lesbienne. L’édition actuelle du dictionnaire Larousse, par exemple, le définit simplement comme « homosexuelle, lesbienne ». Bien qu’il soit utilisé dans un contexte politique d’auto-identification pour contester la stigmatisation ou la normativité du mot lesbienne, celui de gouine demeure cependant toujours associé aux désirs masculins et aux représentations des femmes dans la pornographie. Comme le très officieux Dictionnaire sexuel l’expose : « Gouine : (n.f.) Autrefois péjoratif à l’excès, aujourd’hui son sens a légèrement basculé dans le fantasme masculin : la gouine est souvent sujet de désir dans la pornographie, on lui attribue une fonction précise dans laquelle elle allume l’homme pour ensuite [se] faire posséder par lui, triomphant de son aversion envers les hommes ».

Il y a environ quatre étymologies possibles du mot gouine. Premièrement, il est probablement ancré dans le mot latin ganae qui signifie « les mauvais lieux » tels que les tavernes, les bordels, les maisons de débauche. Tandis que ganeo référerait à un homme qui fréquente de tels lieux, ganae pourrait référer aux femmes associées à ces endroits (les filles de joie ou les prostituées). Cette association du terme avec les femmes aux mœurs « trop légères » est aussi incorporée dans une deuxième origine possible du terme, celle de gougne et gougnou signifiant truie ou cochonne. Ces mots étaient probablement la source de l’épithète plus généralement utilisée pour des lesbiennes au milieu du XIXe siècle, gougnotte. Dans son Dictionnaire érotique moderne de 1864, le journaliste Alfred Delvau définit ainsi ce terme :

La gougnotte est une fille qui ne jouit qu’avec les filles, qu’elle gamahuche ou qui la branlent ; une gougnotte préfère Sapho à Phaon, le clitoris de sa voisine à la pine de son voisin.

Troisièmement, il est possible que le mot gouine provienne des termes régionaux comme le mot normand gouain (un dénigrement qui signifie le bâtard qui lui-même provient du mot hébreu goyim ou « le non-juif ») ou le mot breton gouhin qui signifie « le vagin ». Même si leurs significations sont différentes, ces termes ont au moins une relation homophone au mot gouine. Enfin, la quatrième étymologie possible est plus fortement ancrée dans la satire et le commentaire politique que dans la réalité. Le dictionnaire érotique de Delvau définit le mot gouine de la façon suivante :

Nom qu’on donne à toute fille ou femme de mœurs trop légères, et que le Pornographe fait venir de l’anglais queen, reine — de l’immoralité ; mais qui vient plutôt de [Nell Gwyn], célèbre actrice anglaise qui avait commencé par être bouquetière, et qui, d’amant en amant, est devenue la maîtresse favorite de Charles II.

Natacha Chetcuti décrit aussi cette étymologie du mot anglais queen, mais dans ce cas il est tiré de Wittig et Zeig dans les années 1970 qui essayaient de réapproprier le terme avec humour à des fins politiques.

Alors que “gouine” vaut dans l’entre-soi militant ou communautaire, “lesbienne” est utilisé dans la société extérieure, ce qui rend obsolète les termes “homos” et “homosexuelles”.

 

Pédé est-il encore une insulte ?

Aux États-Unis, les jeunes s’exclament facilement « It’s so gay » pour critiquer un pantalon trop fashion, une réaction trop émotive ou un sandwich au goût trop sophistiqué. C’est devenu une caricature de ce qui n’est pas viril. À l’inverse, les mots faggot ou queer sont devenus des insultes plus directes, gay avait gagné une certaine neutralité. Mais tous les mots évoluent sémantiquement…

En France, le mot pédé est étymologiquement une apocope de pédéraste, un terme employé à l’origine pour désigner la relation particulière entre un homme mûr et un jeune garçon, dans la Grèce antique. Non seulement dans le domaine sexuel mais aussi éducatif, sans valeur négative. Apparu en langue française au XVIe siècle au sens d’ « amour des garçons », c’est au XIXe siècle que le terme pédéraste se diffuse plus largement en prenant son sens d’« homosexuel », en glissant de l’attirance des jeunes garçons à celle des hommes. Aujourd’hui, la pratique de l’homosexualité entre adultes consentants est légale, mais l’acte de pédophilie est un crime dans la loi française.

Le diminutif pédé apparaît quant à lui vers 1836, suivi de sa féminisation pédale vers 1935 afin d’accentuer davantage sa signification dépréciative, puis pédoque en 1953 et péd’ en 1972.

Le mépris porté à des choses manquant soi-disant de virilité adapte alors cette expression en « c’est pas un truc de pédé » ou « on n’est pas des pédés ».

Même processus avec queer : ce mot anglais signifie à l’origine quelque chose entre « bizarre », « étrange » et « malade ». Il a été utilisé comme insulte désignant les homosexuels masculins au XXe siècle et réapproprié par des homosexuels « virils » qui voulaient se distinguer des fairies (« tantes » ou homosexuels féminins) avant d’être éclipsé par le mot gay. Sa résurrection récente a un sens beaucoup plus universel, puisqu’il embrasse l’ensemble de l’arc-en-ciel LGBTQ, y compris les hétérosexuels féminins.

 

Le retournement de l’insulte

L’injure, aujourd’hui banalisée à force d’avoir été entendue, est reprise par certains homosexuels, notamment dans certains contextes militants ou encore dans son acceptation populaire (dans le titre du film Pédale douce par exemple…). C’est le cas notamment avec le groupe militant de lesbiennes des « Gouines rouges » ou les « Panthères roses » qui se revendiquent « transpédégouines » voire dans des jeux de mots comme « Gode save the gouine ». L’objectif c’est de se réapproprier l’insulte de façon ironique. C’est ce qu’on appelle le « retournement du stigmate » : se réapproprier l’insulte, l’agression, l’opprobre tend à rendre inefficace leur portée infamante. C’est le même processus à l’œuvre quand certains rappeurs noirs s’appellent entre eux  « nigga / nègres » bien que le mot ait un lourd passé associé à l’esclavage, ou que des femmes ayant pratiqué l’avortement reprennent à leur compte l’expression de « 343 salopes ».

Dans ses rapports, l’association SOS homophobie rapportait en 2015 que près de 44% des cas de LGBTphobies commencent par des insultes. «PD» est donc associé, pour la plupart des homosexuels, à une violence verbale et parfois physique – et une infamie d’autant plus forte qu’elle entretient un amalgame avec la pédophilie. Sur son site, l’association est formelle :

Pour mémoire, les insultes homophobes sont punies par la loi, et peuvent faire l’objet d’un dépôt de plainte.

Dire « PD », « gouine », « queer », ce n’est pas « homophobe » si c’est prononcé par un homosexuel, dans un contexte amical, pas public, en direction d’un autre homosexuel ou pour se désigner soi-même : on se le permet car on est directement concerné par l’insulte et que le contexte le permet. Mais oui, le mot pédé est toujours une insulte, même si elle est devenue très banale. Ça ne peut pas être un mot doux, même si il peut être utilisé avec humour. Idem pour gouine.

Source : Les éditions Somme Toute ont publié le foisonnant et essentiel Dictionnaire critique du sexisme linguistique au Canada (disponible uniquement en numérique en France) fin 2017, dans lequel plus de 40 autrices recensent des centaines d’expressions sexistes : « Pourquoi les personnes courageuses ont-elles des couilles, alors que les mauviettes doivent s’en faire pousser une paire ? Pourquoi dit-on d’une femme qu’elle tombe enceinte, mais d’un homme qu’il la met enceinte ? D’où vient notre tendance à disséquer les femmes en un panier de fruits : des melons ou des prunes à la poitrine, une peau d’orange, la cerise pour l’hymen ? Pourquoi les blagues de blondes font-elles rire ? »

 

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