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"Il faut libérer la parole", le député Raphaël Gérard revient sur les conclusions de son rapport sur la haine anti-LGBT en outre-mer


Le député LREM Raphaël Gérard (Charente-Maritime) revient sur les principales conclusions du rapport  pour lutter contre l’homophobie dans les Outre-Mer, qu’il a rédigé avec Laurence Vanceneubrock-Mialon (Allier, LREM) et Gabriel Serville (Guyane, GDR). Au passage, le député en profite pour faire son coming out médiatique.

Un rapport de la délégation aux Outre-mer de l’Assemblée sur la haine anti-LGBT, dévoilé mardi 19 juin, révèle qu’il est bien plus difficile d’être homosexuel dans les territoires d’Outre-mer qu’en Hexagone. Si peu de données statistiques ou de témoignages existent, le texte note de «multiples actes de violence en direction des personnes homosexuelles», «des violences homophobes intrafamiliales répandues» et «culturellement admises». TÊTU a interviewé le député LREM Raphaël Gérard (Charente-Maritime), l’un des coauteurs de ce rapport.

Quelles sont les principales conclusions de ce rapport ?

L’idée de ce rapport était de faire un état des lieux précis des discriminations sur les populations LGBT dans les Outre-mer car il y a une réponse toute faite qui est de dire ‘ il n’y a pas de problème ‘, que les sociétés ultra-marines sont très ouvertes. Mais on a constaté un sous-diagnostique des questions sur les LGBT phobies avec très peu de dépôt de plaintes par rapport à la métropole. Et les conclusions c’est qu’il y a effectivement de vrais difficultés pour les populations LGBT de s’épanouir dans les sociétés ultra-marines.

En rédigeant ce rapport on a découvert qu’il existait quelques études. Il n’y en a aucune qui soit transversale et comprenne tous les territoires marins. L’intérêt de ce travail est que pour la première fois on a une vision d’ensemble qui concerne tous les Outre-mer, y compris la Guyane qui n’est pas une île mais est un territoire isolé avec les mêmes problématiques.

Nous avons également des données chiffrées mais elle sont dérisoires. Par exemple, en Guadeloupe, il y a eu seulement quatre plaintes de la part de personnes LGBT en deux ans. Deux auprès de la police et deux autres auprès de la gendarmerie. Mais pour des affaires extrêmement graves : tentative de meurtre, de torture… Les dépôts de plainte comme il peut en avoir chez nous, et encore tout le monde ne va pas porter plainte quand il se fait traiter de ‘ sale PD ‘ ou de ‘ sale gouine ‘, sont dérisoires dans les territoires ultra-marin.

J’ai grandi en Lorraine dans les années 80 où être homosexuel était extrêmement difficile et où on se sentait isolés. Cet isolement-là n’existe plus dans les territoires reclus de l’Hexagone mais c’est encore une vraie réalité pour les jeunes qui sont homosexuel.le.s ou transgenres dans les Outre-mer. 

Êtes-vous homosexuel ? Il me semble que vous ne l’avez pas annoncé médiatiquement ?

Je suis, en effet, homosexuel et marié avec mon compagnon. Je ne l’ai pas dit médiatiquement mais je n’en fais aucun mystère ayant toujours plaidé pour un droit à «l’indifférence». Nous aurons gagné notre place dans la société lorsque nous n’aurons plus rien à revendiquer. Je reconnais que la route est longue et si un peu de visibilité peut aider, alors soyons visibles !

Comment expliquer cette haine des personnes LGBT et les difficultés pour ces dernières de s’épanouir ?

Cela est d’abord dû à l’insularité. Quand on est homosexuel ou bisexuel, au fin fond de la province en France, il est toujours possible d’aller dans une grande ville. Quand on l’est dans des sociétés ultra-marine, c’est un autre sujet. Soit on s’installe dans l’Hexagone, soit on change d’île… Les sociétés sont fermées sur elles-mêmes avec un niveau d’interconnaissance très fort, c’est-à-dire que tout le monde se connaît. Une personne qui fait son coming-out est apparenté à une ‘ honte ‘, avec tous les guillemets qui s’imposent. Cela concerne la famille proche et élargie. D’où la difficulté de dire son homosexualité, ouvertement et pleinement. 

Le poids de la religion, catholique et des évangélistes n’aident pas non plus à l’expression d’une autre sexualité. 

Enfin, le poids de l’histoire coloniale nous amène à un débat plus philosophique. Longtemps on a été dans une position où on a tenu les esclaves comme des sous-êtres humains. On résumait leur sexualité à la reproduction puisque les hommes étaient du capital pour les hommes. C’est sordide ce que je dis mais cela a conduit à des représentations de la fonction virile et de l’homme comme un reproducteur. Dans l’imaginaire collectif l’homme noir a été pensé comme une espèce de surhomme, un tombeur de femmes… 

Quelles sont les solutions qu’il faudrait mettre en place pour libérer la parole des personnes LGBT ?

Il faut faire en sorte que la parole se libère, avec par exemple la mise en place de lignes téléphoniques. Aujourd’hui, il y a très peu d’associations dans les territoires ultra-marin pour toutes ces raisons. L’acte de vivre ouvertement sa sexualité ou son identité de genre est extrêmement courageux. Mais mener un combat sur une base associative c’est encore plus difficile à faire.

Aujourd’hui il faut libérer la parole des personnes concernées. Il existe des blocages culturels, religieux et sociaux qui ne permettent pas à chacun de faire son coming-out. Il faut aussi libérer la parole de la famille et des politiques. Les services de l’Etat et l’Education nationale ont un vrai rôle à jouer. Les figures politiques locales ont une responsabilité dans cette libéralisation de la parole. Plusieurs députés avaient signé il y a quelques mois une tribune contre l’homophobie qui était déjà une première façon de libérer la parole.

Il nous paraît important d’avoir une action volontariste de la part des services de l’Etat. On se rend compte que les fonctionnaires sont mal formés. Les policiers locaux rencontrent ces mêmes blocages culturels. Prendre sans jugement la plainte d’un ou une homosexuel.le qui viendrait déposer plainte n’est pas évident pour eux non plus.

Il y a un travail très important à faire au sein de l’Education nationale pour avoir un discours sur la sexualité large. Par exemple des lycéens sont allés voir le film 120 battements par minute sans aucune préparation. Des élèves sont sortis du film, se sont rebellés. Nous les avons rencontrés en janvier et ce qui les a choqué n’est pas la représentation de la sexualité homosexuelle mais la représentation de la sexualité tout court, qui était trop frontale. L’Education nationale doit aborder cette thématique et pas seulement sous l’angle de la sexualité reproductive. 

De plus, il existe très peu d’associations installées là-bas. Souvent ce sont des hexagonaux qui les ont créées dans les territoires marins. Mais ils rencontrent des problèmes de moyens, de visibilité… On voit émerger des initiative à travers Le Refuge, Tjenbé Rèd…

Comment réagissez-vous aux propos homophobes du député LREM Olivier Serva (Guadeloupe) datant de 2012 ? Ne sont-ils pas aussi néfastes que les non-dits dans les sociétés d’Outre-mer ?

Je tiens à saluer le travail sur lui-même d’Olivier Serva qui est président de la délégation d’Outre-mer. Ce rapport il l’a lui-même proposé. Il regrette sincèrement ce qu’il a pu dire. Le poids de la religion est une des explications des propos qu’il a tenus lors des débats sur le mariage pour tous. Les clivages n’étaient pas du tout les mêmes qu’en Hexagone. Autant en métropole, on pouvait se dire que c’était un débat entre la gauche et la droite, dans les territoires ultra-marin tout le monde était globalement contre dans la classe politique.

Il faut remettre ces propos dans le contexte d’une société française mais avec des particularités qu’on ne peut pas juger à travers nos prismes hexagonaux. 

Et pour avoir beaucoup échangé avec lui, il y a une volonté pour lui de comprendre. Il est conscient qu’il ne réparera pas les blessures qu’il a causées mais sait que son rôle de politique est de faire évoluer les mentalités. 

Crédit photo : capture d’écran France 3

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