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QUEERTOPIE. Portrait du premier prince indien ouvertement gay : « Je ne serai pas un roi, mais une reine ! »

Le « prince rose », Manvendra Singh Gohil était en avance sur son temps. Alors que l’Inde vient de dépénaliser l’homosexualité, ce descendant de maharajas de l’ouest de l’Inde s’est toujours battu pour les droits des LGBT+ dans son pays. Premier prince indien ouvertement gay, il a lancé un cours sur les LGBT+ dans la filière de droit d’une université de son royaume. Son prochain projet est de transformer son palais en refuge et centre social pour tous les jeunes issus de cette communauté. TÊTU dresse le portrait de ce prince hors normes, pour le deuxième article de notre série « Queertopie », qui met en avant des personnes oeuvrant, toutes à leur manière, au mieux-être des LGBT+.

Plusieurs éclats de rires ont raisonné pendant la conversation avec le prince Manvendra Singh Gohil. À la question : « Vous rendez-vous compte que lorsque votre père, le roi, va mourir, vous serez le premier roi ouvertement gay au monde ? », le prince répond, du tac au tac : « Je ne serai pas un roi, mais une reine ! ». Une future « queen » résolument optimiste, battante et pleine de vie, aux tenues traditionnelles de soie brodée flamboyantes. 

Le prince à gauche, lors de Pride d'Amsterdam le 4 août dernier.

Repéré avec une conférence TED Talk

Le parcours de vie du prince a été compliqué, dans un pays qui criminalisait l’homosexualité jusqu'au jeudi 6 septembre 2018. En 2007, il décide de mettre sa vie au service des droits des personnes LGBT+ en faisant son coming-out. 11 ans plus tard, cette figure emblématique dans son royaume a été invitée par le président d'une université environnante à donner une conférence TED Talk sur « l’acceptation des LGBT ».

Au total, 500 personnes y ont assisté et parmi elles, étudiants et professeurs. « J’étais tellement impressionné !  Les échanges étaient profondément inspirants et les questions fusaient de partout. Mais je me suis bien rendu compte qu’avoir une heure de conférence sur ces sujets n’était absolument pas suffisant. » Le président de l’université le rappellera quelques jours plus tard, en lui demandant de créer un cours spécifique pour les étudiants en droit. « Le fait que ce soit lui, le président de l’université, un homme hétérosexuel qui ne fait pas partie de la communauté, qui me demande de faire ça, est quelque chose d’extrêmement positif. Cela prouve que les mentalités sont en train de changer », se réjouit le prince auprès de TÊTU.

Premier cours sur les droits des LGBT+

Il a donc lancé, la semaine du 27 au 31 août 2018, le tout premier cours sur les droits des LGBT+ à l’université de Karnavati, dans son royaume situé dans l’état du Gujarat, à l’ouest de l’Inde. Un séminaire de 20 heures réparti sur cinq jours, découpé en modules de quatre heures, intitulé « l’approche socio-légale de la communauté LGBTQ ». Une première historique dans un établissement d’enseignement d’Asie du sud-est.

Le cours est ouvert principalement aux étudiants en droit. Au total, ils sont 250, âgés de 20 à 22 ans et issus de plusieurs universités aux alentours, à l'avoir suivi. Chaque jour correspond à une thématique développée sous tous ses aspects, qu’ils soient juridiques, sanitaires ou sociaux.

« Une femme lesbienne est venue le lundi pour parler de son orientation sexuelle et des problématiques liées au lesbianisme dans la société indienne. Un jour a été consacré au VIH, un autre aux personnes transgenres », explique-t-il d’une voix enjouée. 

Un séminaire « gagnant-gagnant »

Là encore, les questions des étudiants sont nombreuses mais surtout très basiques. « C’est tout à fait normal », commente le prince, puisque l'Inde souffre encore de très nombreux clichés sur l’homosexualité : « Personne n’aborde ce sujet, ni dans les médias, ni dans la société. Les gens pensent encore que les gays sont des pédophiles. »

Pour lui, ce cours c’est du « gagnant-gagnant ». Il fait le pari qu’en sensibilisant les jeunes, c’est différentes catégories sociales de la société qui seront touchées. « Les étudiants vont en parler autour d’eux, à leurs amis et à leur famille. Ils sont eux-mêmes des éducateurs en puissance. »

Manvendra Singh Gohil a d'ailleurs déjà pu en mesurer les impacts très positifs.

« Un étudiant a fait son coming-out trans’ devant tout le monde lorsqu’on abordait les thématiques liées aux personnes transgenres. C’était bouleversant. Le dernier jour, un autre élève est venu me voir en me disant qu’il était gay et désormais heureux et fier de l’être. » 

Des débuts plus qu'enthousiasmants, pour ce séminaire qui a vocation à avoir lieu chaque année. 

La culpabilité du « prince rose » d’être différent

Tout n’a pas toujours été aussi rose pour le prince, surnommé « prince rose » en référence à une effigie de lui dans une tenue de cette couleur. Il a eu une vie beaucoup plus sombre, avant d’être un activiste LGBT+.

À 26 ans, Manvendra épouse une femme. Avec du recul il dit « s’être voilé la face » en croyant qu’il était hétérosexuel. Un mariage arrangé dans l’unique but d’assurer sa descendance, qu’il vivra très mal. Au bout d’un an, les deux époux divorcent, sans avoir consommé leur mariage. « C’était physiquement impossible », avoue-t-il.

Il confie avoir « toujours senti être différent ».

« J’ai été attiré par les garçons dès l’âge de 13 ans, mais je n’avais pas du tout connaissance du mot ‘gay’. Il n’y avait pas internet à l’époque, pas d’ouverture sur le monde extérieur, c’était impossible pour moi de savoir qui j’étais vraiment. »

Le prince « comprendra » son identité, bien plus tard, à l’âge de 30 ans. Mais un sentiment de culpabilité mélangé à de la honte s’empare de lui. Il finit par faire une dépression nerveuse à 37 ans. « Il y avait une pression énorme de ma famille pour que je me marrie de nouveau. Dans mon royaume, tout le monde attendait ça avec impatience. Je ne l’ai pas supporté. »

Le psychiatre qui le suivait à l’hôpital fera son « outing » auprès de sa famille, à sa place.

Ses effigies brûlées sur la place publique

Ses parents ont d’abord menacé de révéler son homosexualité avant de l’emmener voir un docteur pour le « soigner ». Ils iront ensuite à la rencontre d’un leader religieux local, qui lui conseillera d’arrêter de manger de la viande afin de redevenir hétérosexuel.

Au beau milieu de ce discours attristant, les éclats de rires raisonnent à nouveau. « Marion, c’est comme si je vous disais : ‘Vous arrêtez de manger du poulet demain et vous allez devenir lesbienne’ ! ». Raté, c’est déjà le cas. Le prince récidive :

« Alors vous allez arrêter de manger des patates et vous deviendrez hétérosexuelle ! Voilà ce que vous auriez pu entendre face à ce religieux qui n’a de religieux que le nom. »

Et puis Manvendra Singh Gohil a pris les devant. Courageusement. En 2006, du haut de ses 40 ans, il contacte un journal local et fait son coming-out publiquement. Des protestations éclatent dans les rues de son royaume. Certains villageois vont jusqu’à brûler des effigies de sa personne sur la place publique. Son père annonce publiquement qu’il le déshérite intégralement. Malgré tout, il « n’a pas eu peur ». « J’étais prêt à parler, je le voulais du plus profond de mon âme. J’avais foi en moi, confiance en mon honnêteté. Le pire qu’il aurait pu m’arriver aurait été qu’on me tue. » Optimiste, on avait dit ?

Le prince dans son palais.

Le tournant Oprah Winfrey

Son histoire est reprise dans les médias, traverse les océans et arrive jusqu’aux oreilles d’Oprah Winfrey, qui l’invite en 2007 (et en 2011) sur son plateau. Ça a été le tournant dans sa vie personnelle. « En Inde les familles éduquées et royales regardent toutes le show d’Oprah Winfrey. J’étais vraiment heureux d’y aller. » D’abord honteuse, sa famille est devenue fière. 

Construction d’un centre LGBT

Suite à ça, Manvendra a décidé de dédier sa vie au combat pour les droits des LGBT+. Détruit à cause d’une inondation, le palais familial est désormais en ruines. Le prince rose a pour projet d’en faire un centre social d’accueil pour les jeunes issus de la communauté LGBT+ dans une situation précaire. « Certains se font chasser de chez eux. D’autres se font harceler à l’école et décident d’arrêter d’y aller. Le but sera de les accueillir, de leur fournir un toit et de leur donner des compétences, comme apprendre l’anglais ou savoir se servir d’ordinateurs. »

Leur fournir un endroit safe, un « espace de liberté » dans lequel ils n’auraient pas à subir l’homophobie ambiante. Un véritable lieu de vie, le temps que tous et toutes s’insèrent dans la société, voilà l’objectif de ce centre unique en son genre en Inde.

Le prince, qui ne vit plus dans le faste de sa jeunesse, a désormais des « ressources limitées ». Il dit vivre une vie « simple et modeste ». Pour autant, la quasi intégralité de ses revenus, gagnés en donnant des conférences et en travaillant pour l’association américaine AIDS healthcare foundation, est utilisée pour financer la construction du centre.

« J’ai eu de la chance de naître dans une famille riche. J’ai mené une vie luxueuse jusqu’à mon coming-out. Il est grand temps pour moi de rendre tout ça aux gens. C’est mon devoir de donner le maximum aux personnes LGBT+ de mon pays. »

Le prince a également lancé une campagne de financement pour récolter des dons.

Son père, le roi, ne voit aucun inconvénient à ce que son palais soit transformé en centre LGBT+. Et la symbolique est belle : il a posé la première pierre des fondations, lors d’une cérémonie de rituel pour la construction du lieu, sous le regard attendri de son fils.

A LIRE AUSSI : Inde : la Cour suprême prend la décision historique de dépénaliser l'homosexualité

Crédit Photo : Compte Instagram de Manvendra Singh Gohil.


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